Le binational Erwin Sperisen, poursuivi à Genève pour 12 assassinats commis alors qu’il dirigeait la police nationale du Guatemala et désormais incarcéré à Champ-Dollon, ne s’avoue pas vaincu. «Nous allons saisir la Chambre pénale de recours pour contester cette détention provisoire injustifiée», explique Giorgio Campá, l’un des avocats du prévenu. La bataille procédurale est désormais lancée sur plusieurs fronts, dans ce dossier peu commun.

La défense estime que le Tribunal des mesures de contrainte (TMC) – lequel a ordonné lundi dernier le placement en détention préventive pour une première durée de trois mois – s’est fourvoyé en retenant un risque de fuite et de collusion. «Il est absurde de soutenir qu’Erwin Sperisen, qui vit ici avec sa femme et ses trois enfants depuis 2007, pourrait quitter la Suisse alors qu’il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international depuis deux ans. C’est le seul endroit où il est protégé d’une extradition vers le Guatemala, pays où il risque, au mieux, d’être enfermé et, au pire, d’être assassiné», souligne l’avocat. Le prévenu, qui a cherché du travail et pointé au chômage, est au bénéfice de l’aide sociale.

Pour tenter d’amadouer le juge Leonardo Malfanti, la défense a proposé le dépôt des deux passeports. En vain. Me Campá a aussi précisé, sans plus de succès, que le prévenu pourrait déménager et quitter l’appartement très diplomatique de son père, qui n’est autre que le représentant permanent du Guatemala (après avoir été vice-ministre de l’Economie de cet Etat) au sein de l’OMC, où il occupe aussi le poste de président du groupe de négociation sur la facilitation des échanges.

Pour le TMC, ces précautions ne suffisent pas au regard de la peine qui menace Erwin Sperisen (la perpétuité) et qui pourrait bien inciter ce dernier à mettre une bonne distance entre lui et la justice genevoise. «Il est vrai que la situation a évolué et que l’étau s’est resserré. Le contexte des faits reste toutefois le même et mon client sait depuis longtemps qu’une enquête pour des actes très graves, et totalement contestés, est en cours», ajoute Me Campá.

Le risque de collusion avec le témoin oculaire, entendu samedi dernier en présence d’Erwin Sperisen (LT du 04.09.2012), semble aussi très exotique aux yeux de la défense. «Ce témoin, que mon client ne connaît pas, a refusé de donner son adresse et a quitté la Suisse. Il est domicilié chez TRIAL (l’une des organisations qui a dénoncé les faits). Nous demanderons une nouvelle audition afin de procéder à un contre-interrogatoire», précise l’avocat.

Plus improbable encore, plaide Me Campá, le risque avancé par le TMC de voir le prévenu s’entendre avec Javier Figueroa, l’ancien sous-directeur de la police criminelle, incarcéré en Autriche, ou même avec les inspecteurs de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG), qui ont rédigé le rapport accablant. «Là encore, mon client aurait déjà eu tout loisir de tenter quelque chose depuis l’ouverture de la procédure genevoise en 2010.»

En attendant de savoir ce que la Chambre pénale de recours pensera des conditions de cette détention préventive, Erwin Sperisen a tiré une première salve en direction du procureur Yves Bertossa, dont la récusation a été demandée en raison d’une trop grande proximité avec la dénonciatrice TRIAL.

Sur le fond, l’ancien chef de la police nationale nie toujours avoir pris part à des exécutions sommaires de détenus ou d’évadés des prisons d’El Infiernito et El Pavon. Il évoque des assauts, combinés avec l’armée et les gardiens, qui ont fait des victimes suite aux affrontements. «Il est certes très difficile pour Erwin Sperisen de se retrouver à Champ-Dollon, mais la mise en prévention lui permettra au moins d’avoir un jour accès au dossier afin de démontrer son innocence. Cette situation, suspendue en quelque sorte durant des années, était devenue insupportable», explique encore son avocat.

Ce dernier s’interroge enfin sur la compétence de la justice genevoise dans cette affaire lointaine où pointe le spectre d’une entente secrète et donc d’une organisation criminelle au sein des pouvoirs publics guatémaltèques. «Sous l’angle de l’efficience, le Ministère public de la Confédération serait sans doute plus à même d’instruire rapidement ce dossier», souligne Me Campá.

Une perspective balayée par le procureur général genevois, Olivier Jornot: «On a affaire ici à quelque chose qui ne correspond pas à une organisation criminelle au sens technique du terme et la question d’une éventuelle compétence fédérale ne se pose donc pas.»

«Le Ministère public de la Confédération serait plus à même d’instruire rapidement ce dossier»