C’est un prévenu hors norme qui s’est présenté lundi devant le Tribunal des mesures de contrainte de Genève. Erwin Sperisen, ancien chef de la police du Guatemala, soupçonné notamment d’avoir semé la terreur et fait couler le sang à 12 reprises dans les lointaines prisons d’Amérique centrale, expérimente désormais l’enfermement autrement moins dangereux de Champ-Dollon. A l’issue de l’audience, sa détention préventive a été ordonnée pour une période de trois mois.

Après avoir somnolé de longues années, l’enquête concernant ce binational suisse et guatémaltèque a émergé de sa torpeur à la faveur du renouveau du Ministère public cantonal et de l’arrivée, fin 2011, d’un dossier consistant en provenance de ce pays déchiré.

Un témoin, qui affirme avoir vu de ses yeux Erwin Sperisen appuyer sur la gâchette, vient également enrichir la procédure genevoise. C’est l’organisation TRIAL, dénonciatrice avec d’autres dans cette affaire, qui l’a trouvé grâce à son activisme et ses contacts sur place avec les militants des droits de l’homme.

«Cette personne a une connaissance directe des événements et livre un récit particulièrement incriminant», souligne Philip Grant, directeur de TRIAL. Protection oblige, il n’en dira pas plus. Ce témoin est reparti après avoir été entendu ce week-end par le procureur Yves Bertossa et directement confronté au prévenu.

Contraint à la démission en 2007, Erwin Sperisen s’est réfugié en Suisse où il a bénéficié de l’hospitalité paternelle et accessoirement de l’inviolabilité de la mission du Guatemala auprès de l’Organisation mondiale du commerce. L’interpellation de ce présumé multiple assassin (on lui ­reproche des exécutions extrajudiciaires de prisonniers ou d’évadés considérés comme dangereux et nuisibles à la société) a eu lieu vendredi dernier.

«On a recherché le meilleur moment pour intervenir avec un maximum d’efficacité. L’arrestation s’est déroulée sans difficulté et sans dispositif particulier», précise François Schmutz, chef de la police judiciaire genevoise, en réponse aux critiques de la défense qui déplorait, dimanche soir sur la RTS, des méthodes trop «viriles». En fait, l’intéressé a été appréhendé sur le parking d’un centre commercial. Ni son domicile ni son véhicule ne pouvaient être investis en raison de leur caractère diplomatique.

Erwin Sperisen, 42 ans, ne bénéficie d’aucune immunité en sa qualité d’ancien chef de la police et les excès qu’on lui impute sont aussi poursuivis par les autorités guatémaltèques (19 mandats d’arrêt ont été lancés à l’issue d’une enquête menée sous l’égide des Nations unies, dont un visant Carlos Vielman, l’ancien ministre de l’Intérieur et supérieur hiérarchique de Sperisen). Défendu par Mes Giorgio Campa et Florian Baier, il conteste les charges, dénonce un règlement de comptes et demande la récusation du procureur Bertossa dont il déplore la trop grande proximité avec TRIAL. L’organisation qui l’a dénoncé mais qui n’est pas partie à la procédure. Aux yeux du procureur général Olivier Jornot, qui a décidé de confier cette affaire criminelle complexe au premier procureur de la section du même nom, cette demande de récusation «est une manœuvre qui vise à nous empêcher d’avancer».

Compétente pour poursuivre ce ressortissant suisse, résidant à Genève et qui a commis des crimes à l’étranger, la justice cantonale se retrouve aux prises avec un dossier complexe (surtout si des actes de torture et de disparitions forcées viennent s’y ajouter) et exotique pour lequel elle n’est pas forcément bien armée, même si la motivation d’instruire est revenue. Mieux doté, le Ministère public de la Confédération est pour sa part compétent en matière d’infractions contre les intérêts de la communauté internationales que sont le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre.

Olivier Jornot, qui a pris la décision de relancer cette procédure, reconnaît volontiers la difficulté de la tâche. «Ce n’est pas un dossier facile. Il va falloir aller vite et chercher des informations sur place et aussi dans d’autres pays européens où des enquêtes similaires ont été diligentées.» Pas de quoi décourager le nouveau patron du Ministère public. «Il est nécessaire et juste de poursuivre cette procédure.»

Le Tribunal des mesures de contrainte partage cet avis. Il a considéré que les charges sont en l’état suffisantes et que les risques de collusion et de fuite justifient un maintien en détention.

«Ce n’est pas un dossier facile. Il va falloir aller vite et chercher des informations sur place»