Nelson Sakaguchi n'aurait jamais dû prendre au sérieux le fax qu'il reçut dans son bureau de directeur à la banque Noroeste de São Paulo, en mars 1995. «Dear Sir, Mr. Nelson», disait le texte signé par une «comptable haut placée du Ministère de l'aviation du Nigeria» et estampillé trois fois «strictement confidentiel», «nous sollicitons votre coopération pour transférer 39,016 millions de dollars en nous donnant votre compte en banque où cet argent sera versé». Aujourd'hui, enfermé depuis bientôt six mois à la prison de Champ-Dollon, Nelson Sakaguchi est un homme ruiné, que la justice genevoise tient pour responsable du vol de 240 millions de dollars par des escrocs africains incroyablement audacieux. Comme l'a appris Le Temps, la moitié de cette énorme somme est passée par deux banques suisses, Lloyd's à Zurich et Citibank à Genève.

Quelques jours après la réception du message fatidique, Nelson Sakaguchi rencontre dans un hôtel de Londres les expéditeurs du fax, trois personnages apparemment au-dessus de tout soupçon: le président et le vice-directeur de la Banque centrale du Nigeria, accompagnés par la directrice du budget au Ministère de l'aviation. Les Nigérians produisent durant la réunion des cartes de visite et des papiers à en-tête officiels qui attestent de leur identité. Ce sont en fait des imposteurs: le soi-disant directeur de la Banque centrale, un homme à la stature imposante et au crâne lisse, est en fait un chef tribal sans fonction officielle, Emmanuel Odinigwe, et ses documents sont faux.

Durant la réunion, les Nigérians promettent à Sakaguchi qu'il va pouvoir toucher des dizaines de millions de dollars issus des fonds du Ministère de l'aviation. A condition d'ouvrir un compte à cet effet et de payer des frais de 6,7 millions de dollars… Convaincu de faire une excellente affaire, le banquier multiplie les versements, à mesure que les Nigérians inventent de nouveaux obstacles à l'exécution du contrat. Entre 1995 et 1998, 240 millions de dollars sont versés à ses contacts africains. L'argent est sorti le plus simplement du monde: directeur du département international de la banque, Sakaguchi ordonnait à l'un de ses subordonnés de virer l'argent depuis un compte de la Noroeste vers des banques désignées par les Nigérians en Suisse, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Il expliquait ensuite à sa hiérarchie que ces transferts étaient des placements à l'étranger.

Dirigeants effarés

«Le plus curieux dans cette affaire, explique un enquêteur, c'est de constater que 240 millions de dollars peuvent sortir d'une banque sans que personne ne dise rien.» La supercherie n'a été découverte qu'après trois ans, avant que la banque espagnole Santander rachète l'établissement brésilien. Et ce cas n'est pas isolé: la justice genevoise enquête depuis plusieurs années sur un guérisseur malien qui avait persuadé le directeur d'une banque arabe, la Dubai Islamic Bank, de lui remettre 240 millions de dollars après avoir promis que les fonds seraient multipliés grâce à la magie. Une partie de l'argent a ensuite transité par la Banque Multi Commerciale, à Genève.

«Les dirigeants de la Banco Noroeste ont été effarés d'apprendre ce que Sakaguchi avait fait», explique un proche de la banque. Car le banquier était un employé modèle: loyal, appliqué, parfois cassant avec ses subordonnés, voire autoritaire. Il vivait modestement, en père de famille tranquille. Comment a-t-il pu se laisser entraîner dans un piège grossier, causant au passage des pertes colossales à la banque qu'il avait servie pendant plus de vingt ans? Devant les enquêteurs suisses, le banquier a prétendu qu'il croyait s'engager dans une affaire «de bonne foi». «Il a cru ce que les Nigérians lui disaient, estime un connaisseur de l'affaire. Ensuite, il n'a pas osé s'avouer à lui-même qu'il avait commis une erreur, alors il a persévéré. Aujourd'hui, c'est un être passif, éteint, très différent du cadre intraitable qu'il était.» Un fait témoigne de la détresse psychologique du banquier: Nelson Sakaguchi a consulté à de nombreuses reprises une prêtresse vaudoue, Maria Rodrigues da Silva, qui lui apportait, a-t-il expliqué devant la justice suisse, du «réconfort spirituel».

L'avocat suisse de Nelson Sakaguchi, Olivier Cramer, estime cependant que son client est une victime de la fraude et que d'autres employés de la banque Noroeste ont participé au versement d'énormes sommes aux Nigérians. «Mon client n'était pas le seul intervenant dans ces transferts, explique l'avocat. Il sert aujourd'hui de bouc émissaire.»

Selon Pierre Schifferli, un avocat genevois mandaté pour retrouver l'argent, Nelson Sakaguchi a été «l'instrument conscient ou inconscient» d'une «fraude nigériane typique». Le tour favori des escrocs de ce pays s'appelle le «419», du nom d'un article du Code pénal nigérian: un fax ou un e-mail envoyé en Europe ou aux Etats-Unis prie le destinataire de mettre son compte en banque au service d'un fils de dictateur ou d'un haut fonctionnaire désireux de placer son argent à l'étranger. Le but des fraudeurs est de convaincre la victime de leur remettre de l'argent pour procéder aux «formalités de transfert» – les sommes promises, évidemment, ne sont jamais versées.

«Les gens continuent à se faire avoir»

En Suisse, une entreprise de taille moyenne possédant une adresse électronique peut s'attendre à recevoir au moins une proposition frauduleuse par semaine. L'arnaque de type «419» est facile à reconnaître: le courrier est rédigé dans un anglais ampoulé, il sollicite l'aide des destinataires pour rapatrier une importante somme d'argent et demande en général «la plus grande confidentialité». La plupart des messages – qui circulent en nombre croissant depuis l'avènement du courrier électronique – sont immédiatement détruits. Mais les spécialistes estiment que des sommes énormes continuent à être envoyées chaque année aux fraudeurs par des Occidentaux crédules. Le gouvernement du Nigeria a mis sur pied une force spéciale destinée à réprimer ce type d'escroquerie. «Il est incroyable de voir que des gens continuent à se faire avoir, admet Pierre Schifferli. Mais j'ai constaté dans plusieurs affaires que les professionnels de la finance perdent parfois leur sang-froid lorsqu'il est question de sommes se comptant en dizaines de millions de dollars.»

La Chambre de commerce international (ICC), à Londres, recommande de ne pas répondre aux courriers qui sollicitent des détails bancaires. «Si vous répondez, vous donnez des informations qui pourront être utilisées dans d'autres fraudes», explique Pottingal Mukundan de l'ICC.

Depuis plus de quatre ans, les actionnaires de la banque Noroeste ont lancé des recherches dans plusieurs pays pour retrouver les fonds détournés. En juillet 2002, Nelson Sakaguchi a été arrêté à New York et extradé en Suisse, où la justice genevoise l'a inculpé d'escroquerie, de gestion déloyale et d'abus de confiance. Plus de 120millions de dollars venus de la Banco Noroeste sont passés par deux banques suisses, Lloyd's à Zurich et Citibank à Genève. Ils ont été virés sur des comptes ouverts dans ces établissements par deux hommes d'affaires indiens basés à Hong Kong, Naresh et Shamdas Asnani. L'argent repartait ensuite en direction de Chief Emmanuel Odinigwe, le faux directeur de la Banque centrale, et de sa complice Amaka Anajemba. Naresh et Shamdas Asnani, arrêtés en Floride sur demande du juge genevois Daniel Devaud, viennent d'être extradés vers la Suisse. Ils affirment n'avoir jamais su que les fonds qu'ils réceptionnaient provenaient du pillage de la Banco Noroeste.

Le principal bénéficiaire de la fraude, le Chef Emmanuel Odinigwe, est toujours libre de ses mouvements au Nigeria. Son complice, Ikechukwu Anajemba, ayant été assassiné par des inconnus en 1998, le faux directeur de banque et la troisième comparse, Amaka Anajemba, veuve du premier cité, profitent seuls de leur nouvelle et immense fortune. Odinigwe a multiplié les achats immobiliers et vit, entouré d'un véritable harem, dans une vaste villa de Lagos qu'il a fait recouvrir de marbres importés d'Italie.

Les autorités helvétiques ont été approchées récemment pour demander l'extradition d'Emmanuel Odinigwe vers la Suisse, mais elles ne semblent pas pressées de donner suite à cette requête. «L'Office fédéral de justice refuse de demander l'extradition, car le Nigeria pourrait exiger la réciprocité, expliquent des connaisseurs du dossier. Pourtant, l'arrestation d'Odinigwe pourrait avoir lieu très rapidement, car les autorités nigérianes savent où il se trouve et sont prêtes à rendre ce service à la Suisse.» Pour l'instant, l'attentisme de Berne permet encore à celui qui fait désormais figure de roi des escrocs nigérians de dormir tranquille.