Elle assume, Estelle Zermatten. Alors que le PLR mène la campagne contre l’initiative sur les soins infirmiers sous l’impulsion du vice-président Philippe Nantermod, celle qui préside la section bulloise la soutient avec la force de conviction que lui confère sa connaissance du terrain. Cette infirmière de 25 ans, désormais Case Manager à l’Hôpital fribourgeois (HFR), a vécu les premières vagues de la pandémie au service des soins intensifs, une expérience qui lui laisse quelques cicatrices: «La politique nous a soutenus dans un premier temps, puis nous a abandonnés peu à peu», déplore-t-elle.

L’initiative a pourtant été lancée bien avant la crise sanitaire due au coronavirus, cette profession souffrant d’une chronique pénurie de main-d’œuvre depuis une bonne décennie. Estelle Zermatten s’y lance en effectuant d’abord un apprentissage de trois ans comme assistante en soins, puis en décrochant un bachelor à la Haute Ecole de santé de Fribourg. Après une formation de six ans, elle débute voici quatre ans à l’HFR, où elle a souhaité intégrer l’unité de soins intensifs. «J’y voyais une belle possibilité d’y développer de nouvelles compétences.»

La sourde oreille

Les horaires, très irréguliers avec une bonne demi-douzaine de nuits et deux week-ends de travail par mois, ne lui font pas peur. Pas plus que l’arrivée de la pandémie dans un premier temps. «Durant la première vague, nous sommes toutes parties au front dans un esprit de combattantes, bien décidées à montrer que nous étions capables d’assumer nos responsabilités», témoigne-t-elle. C’est ensuite que le moral plonge. «Lors de la deuxième vague, nous nous sommes plaintes du manque de personnel et avons demandé une revalorisation des soins intensifs pour les urgentistes et les anesthésistes, notamment.» Mais le Conseil d’Etat fribourgeois a fait la sourde oreille, avant d’accepter de revenir à la table des négociations.

Lire aussi:  Sur les soins infirmiers, une initiative très populaire

Aux soins intensifs, il faut normalement quatre personnes formées pour s’occuper d’un patient 24 heures sur 24, sept jours par semaine. «Lors des phases aiguës de la pandémie, ces critères de qualité ont parfois dû être revus à la baisse, avec le risque de complications que cela implique pour le patient», déplore Estelle Zermatten.

Ce métier est une course contre la montre permanente, et le covid n’a fait qu’amplifier la charge de travail. Comme personne la plus proche du patient, l’infirmière est la première à intervenir en cas de problème. «S’il est en détresse respiratoire, nous devons procéder rapidement à une évaluation globale, définir le degré d’urgence de la situation et prendre la décision ou non de contacter l’équipe médicale. Si nous nous trompons, l’issue peut être fatale», relève Estelle Zermatten.

Anticipation, organisation et flexibilité sont donc des mots clés dans cette profession qui n’est plus celle d’une simple exécutante apte à faire des prises de sang. Le métier a ainsi beaucoup évolué ces dernières décennies. «On exige de nous une autonomie très poussée. Or, c’est justement cette grosse et nouvelle responsabilité qui n’est pas assez valorisée», insiste Estelle Zermatten. En décembre dernier, le personnel infirmier a reçu 500 francs de bons d’achat appelés «Kariyon» dans le canton de Fribourg. Un geste ponctuel du canton qu’elle juge insuffisant au regard des efforts consentis par le personnel infirmier, qui a été complété par trois jours de congé offerts par l’HFR.

Lire également:  «Il faut reconnaître l’expertise des infirmiers»

Si le salaire est rarement un critère décisif dans le choix de cette profession, il n’est pas négligeable non plus. Estelle Zermatten tente la comparaison avec les enseignants primaires qui suivent une formation équivalente dans une haute école avec un bachelor à la clé. Les enseignants figurent en classe 18 dans la grille des salaires de l’Etat, et les infirmiers en classe 17 avec un salaire de 5700 francs brut. «Une différence de 270 francs par mois. Ce n’est pas correct», estime-t-elle.

Array

La Suisse en retard

Si elle est acceptée, l’initiative donnera de nouvelles compétences aux infirmiers et infirmières, qui pourront diagnostiquer et prescrire sans supervision médicale. Rien de révolutionnaire, d’ailleurs: «La Suisse a plus de dix ans de retard sur le Canada à ce sujet», fait-elle remarquer. Mais les caisses maladie ont tiqué, elles qui ont réclamé et obtenu un mécanisme de contrôle des coûts.

Cela fait bondir Estelle Zermatten. «Le personnel infirmier ne fera jamais augmenter les coûts de la santé», insiste-t-elle. Elle brandit une étude de deux chercheurs des Universités de Bâle et Berne, Michael Simon et Michael Gerfin, qui ont examiné les données de 1,2 million de patients de 135 hôpitaux. Cette étude montre qu’une meilleure dotation en personnel aurait permis d’éviter des complications, soit des jours d’hospitalisation supplémentaires qui auraient coûté 350 millions de francs.

A Berne, le parlement n’en a semble-t-il pas encore pris pleinement conscience, lui qui trouve l’initiative «trop extrême». «C’est cela le plus frustrant dans cette crise: le sentiment que la politique nous a laissé tomber», déplore Estelle Zermatten. Qui se rassure en prenant connaissance des premiers sondages donnant près de 80% d’avis favorables à l’initiative. «Apparemment, la population nous comprend beaucoup mieux.»


Profil

1995 Naissance à Morges.

2017 Bachelor en soins infirmiers à la Haute Ecole de santé de Fribourg.

2020 Conseillère générale et présidente du PLR de Bulle.

2021 «Case Manager» (coordination et optimisation du suivi des patients) à l’Hôpital fribourgeois.

2021 Le 7 novembre, élection au Grand Conseil fribourgeois.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».