Il y a les larmes de là-bas, celles qui montent aux yeux des réfugiées ukrainiennes lorsqu’elles parlent de la guerre, des bombes, des Russes. Ce sont des larmes de tristesse, de colère, d’angoisse, d’impuissance et de fatigue, parce que leur esprit ne peut pas être tranquille. Tous les matins, un coup de fil ou un message pour savoir si celles et ceux qui sont encore au pays sont toujours de ce monde. Comme dans Les Abeilles grises du romancier ukrainien Andreï Kourkov, quand le héros prend des nouvelles de son voisin resté dans la zone de combats: «Vivant?» – «Vivant.»

Et puis il y a les larmes d’ici, celles de cette vie provisoire qu’elles n’ont pas choisie. Ces larmes-là sont plus complexes, parce que liées à des sentiments contradictoires. Une gratitude, d’abord, envers ces Vaudois tout en sourire et en retenue, leur manière de vouloir aider sans trop déranger, leurs portes qu’ils ont ouvertes comme ça, avec les draps qui sentent l’adoucissant et, sur la table de nuit, le bouquet de fleurs des champs. «On aimerait tellement pouvoir rendre la pareille», disent-elles.

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Aux tourments du don sans possibilité de contre-don s’ajoutent, pour certaines, un sentiment de dégringolade, l’impression de ne plus être à sa place dans le monde. La première chose que m’explique Tamara, c’est qu’elle est déjà venue plusieurs fois en Suisse comme touriste, pour rendre visite à des connaissances, skier. Tamara, ce pourrait être vous et moi, classe moyenne, jolie maison dans la région de Kiev, et sur son profil WhatsApp, une photo de vacances à la mer Rouge, belle femme, beau mari, beaux enfants à califourchon sur un dromadaire impassible recouvert de pompons.

Partir en courant

En haut de la rue du Bourg trône la confortable voiture de Tamara, avec son coffre à bagages sur le toit. De ce village de Romainmôtier où elle a été accueillie par un couple de retraités, Tamara dit que c’est le plus beau loin à la ronde. Sur son téléphone, il y a des vidéos où l’on entend pépier les oiseaux. «Il n’y a qu’à Romainmôtier qu’ils chantent aussi bien», assure-t-elle.

Depuis qu’elle a quitté l’Ukraine en compagnie de trois de ses enfants et de Yasmine, le yorkshire aux pattes tremblotantes, cette femme au foyer s’est vu accoler l’étiquette de «réfugiée». En ukrainien comme en russe, ce terme est relié étymologiquement à «courir» et à «fuir», autrement dit, «celui ou celle qui a fui en courant pour sauver sa vie».

Parce qu’elle ne pouvait pas vivre éternellement cachée avec ses enfants sous l’escalier de sa maison, Tamara s’est résolue à partir. Mais elle aurait préféré rester aux côtés de son fils aîné et de son mari, engagés dans la défense territoriale. Alors elle ne veut pas, surtout pas qu’on la plaigne. «J’ai la chance d’avoir une voiture et ma maison est toujours debout, explique-t-elle en tapotant la table avec ses phalanges. Vous, les Suisses, avez sûrement mieux à faire de votre argent. Dès qu’ils ont sécurisé le ciel, nous repartons.» Et vous et moi, on aurait fait quoi?


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