Comme ceux de Pierre Péquignat ou de Xavier Stockmar, son nom appartient à la mémoire collective jurassienne: Jacques-Christophe Blarer de Wartensee. Une place sans charme qui sert de préau du lycée porte ce patronyme exotique en terre francophone.

Blarer, prince-évêque de Bâle de 1575 à 1608, mort il y a tout juste 400 ans, a «laissé à tout jamais son empreinte sur Porrentruy», affirme Jean-Claude Adatte, président de l'association des guides de la ville. Qui dédie 2008 au «prince parmi les princes», au plus illustre des souverains temporels et spirituels d'un des quelque 360 Etats du Saint-Empire, la principauté de Bâle, à l'histoire longue de près de treize siècles.

Croisé de la Contre-Réforme

Jacques-Christophe Blarer de Wartensee a notamment reconstruit le château de Porrentruy et son collège qu'il a confié aux jésuites. Il fut un croisé de la Contre-Réforme, ayant bien compris que pour lutter contre les avancées protestantes, il fallait instruire les curés et les bourgeois. Blarer a sorti le Jura du Moyen Age pour l'initier à la modernité de la Renaissance.

Rien ne prédestinait ce fils de famille noble et riche, né en 1542 au château de Rosenberg, à la pointe orientale du lac de Constance, à prendre les rênes de la principauté bâloise. Le jeune Saint-Gallois Jacques-Christophe fait de solides études classiques à l'université de Fribourg-en-Brisgau et loge chez un ancien disciple d'Erasme. Blarer devient prélat catholique et humaniste.

La principauté épiscopale de Bâle, dont le pouvoir civil s'étend sur le Jura et le Birseck bâlois et le pouvoir spirituel sur une région plus vaste allant de l'Argovie au sud-est de l'Allemagne, est à la dérive au XVIe siècle. En 1528, la Réforme conquiert Bâle. Le prince-évêque de l'époque, Jacques-Philippe de Gundelsheim, se réfugie dans une de ses résidences, au château de Porrentruy. Son successeur, Melchior de Lichtenfels, semble avoir abdiqué face à l'avancée réformatrice. Lorsqu'il meurt en 1575, il laisse un Etat déliquescent. Personne n'est candidat à son trône vacillant. Seuls huit des vingt chanoines du chapitre électoral assistent à la séance de succession. Dont le jeune Blarer, 33 ans, qui tient un discours vigoureux de reconquête. Il est élu malgré lui.

Il prend ses quartiers dans un château de Porrentruy en ruine, qu'il fait rénover (lire ci-dessous). Homme de caractère, habile négociateur, imprégné de la dynamique du Concile de Trente, Blarer s'emploie à recatholiser ses territoires. Il y parvient en bonne partie.

Rien n'est pourtant simple. L'ancien prof d'histoire Jean Michel raconte qu'à Porrentruy, lorsqu'il débarque en 1575, «la majorité du Conseil municipal est protestante». Et la population catholique et rurale de la ville, quelque 2000 habitants, dépend de l'archevêque de Besançon. «Une situation embarrassante, car Blarer n'est même pas chez lui à l'église Saint-Pierre», dit encore Jean Michel.

Porrentruy résiste

Le prince vit au château, il a peu de contacts avec les habitants de Porrentruy, qu'il qualifie de «gens à la tête dure, obstinés et proprement insupportables». Autoritaire, Blarer n'est pas homme à se laisser marcher sur les pieds. Il engage un processus qui doit donner la préséance à son châtelain sur le maire. Porrentruy résiste, Blarer se fâche et met le Conseil municipal en prison durant quinze jours, du 24 février au 6 mars 1598. Il le libère une fois soumis.

Jouant pleinement son rôle de chef d'Etat, Blarer use de ses pouvoirs renaissants pour briser les liens de combourgeoisie entre les villes du sud du Jura et Berne, et y rétablir son autorité temporelle et spirituelle. Il évitera habilement complots et projets d'attentats fomentés contre lui.

Durant les 33 ans de son règne, le prince-évêque Blarer, au caractère profondément religieux, comprend qu'on change d'époque, même en pays rural. Il est sensible à l'instruction. Pour deux raisons: il sait que pour freiner l'avancée des pasteurs réformés il a besoin de prêtres bien formés; pour renforcer son petit Etat, il entend offrir aux jeunes un accès à la connaissance catholique.

En 1591, Blarer initie l'œuvre de sa vie, la création d'un collège (lire ci-dessous). Qu'il confie aux meilleurs enseignants catholiques, les jésuites. Ce sont d'abord quatre classes, puis dès 1600, 400 élèves qui suivent l'enseignement de quinze pères jésuites.

Entrepreneur visionnaire

«On voit, dans ce dessein, l'esprit visionnaire de Blarer», souligne Jean Michel. Depuis quatre siècles, Porrentruy est une ville d'études, reconnue comme telle. «Au prestige d'être capitale d'un Etat de l'Empire, Blarer a ajouté une dimension culturelle à la ville», salue l'historien.

Jacques-Christophe Blarer de Wartensee est encore homme d'affaires avisé. Il fait bien sûr battre sa propre monnaie, réalise des opérations qui remplissent les caisses de son Etat.

Il saisit l'intérêt de développer l'exploitation du minerai de fer, qui connaît pourtant un ralentissement vers 1550. Il autorise la construction d'un four sur la rive du Doubs. Au début du XVIIe siècle, les sites de Delémont, Choindez, Undervelier et Bellefontaine tournent à plein régime, la vente du fer et de ses produits «dérivés» constitue un revenu régulier pour l'évêché.

Le prince délivre encore, en 1590, un droit d'imprimer. Porrentruy verra naître la vingtième imprimerie de Suisse. Blarer s'intéresse à une source aux vertus curatives à Bourrignon, près de Delémont. La fontaine aurait produit des miracles. Il investit dans un bâtiment thermal de deux étages de vingt chambres chacun. L'affaire périclite. En 1607, la source est tarie.

«Il y a décidément beaucoup à découvrir du règne de Blarer, relève Jean Michel. A une large échelle, car le prince-évêque est une pièce maîtresse de la Contre-Réforme en Suisse. Les Bruntrutains lui doivent deux bâtiments majeurs de la ville et le rayonnement culturel généré par le collège des jésuites.»