#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

En l’an 2000, alors que Le Temps a tout juste 2 ans, Etienne Dubuis, reporter international, se rend au Belize et y rencontre le premier ministre. Ce qui le marque, c’est la manière dont l’édile fonctionne à la façon d’un saint Louis d’Amérique du Sud: l’homme d’Etat reçoit sa population une matinée par semaine. Sa salle d’attente est pleine, les gens viennent lui adresser leurs doléances dans un tête-à-tête apprécié.

C’est la première chose qu’a mise en place Etienne Dubuis, à son échelle, en devenant syndic de la commune vaudoise de Saint-Sulpice: laisser sa porte ouverte, tous les mardis matin, pour accueillir les villageois. «Des personnes sont venues par curiosité ou gentillesse, d’autres avec des demandes précises concernant des constructions, livre-t-il. Certains ont des idées qu’ils viennent me partager, comme faire venir un bus santé pour la vaccination.»

Pourquoi nous arrêter chez le chef de l’exécutif de l’une des 302 communes du canton? Pour savoir ce que devient un ex-collègue, mais pas seulement. Surtout pour comprendre ce revirement de carrière et les comparaisons entre journalisme et politique, l’apprentissage de la fonction de syndic, et le rôle d’une commune de taille moyenne en Suisse aujourd’hui.

Les articles de notre ancien confrère Etienne Dubuis, à retrouver ici

Un des taux d’impôts les plus faibles du canton

A deux pas de l’EPFL, Saint-Sulpice offre un décor de carte postale. Les promeneurs longent ses rives du Léman, entre Morges et Lausanne, profitent de ses plages et admirent sa somptueuse église romane clunisienne. La première «grosse difficulté» que le syndic, élu sur une liste d’entente, devra régler est le taux d’imposition extrêmement faible, à 55 points: le 8e plus bas des communes vaudoises. «Nous avons un grave problème de ménage courant: nos recettes sont inférieures à nos dépenses annuelles. C’est ce que nous expliquons au Conseil communal, qui devra se prononcer le 27 octobre prochain sur notre proposition de légère hausse… Je suis assez confiant.»

La toile de fond de tout ce qui se passe ici est relative à la densification. Le tronçon Lausanne-Morges fait partie des grosses agglomérations à développer au niveau suisse, avec le Grand Zurich, le Grand Bâle et le Grand Genève. Quatre zones qui doivent, selon la Confédération, encore se densifier. «Sur le principe, je suis pour, défend Etienne Dubuis. En densifiant là où l’on a déjà construit, on évite le mitage du territoire. Cela permet à d’autres zones de préserver leurs sols et coûte moins cher en infrastructures.» En 2011, Saint-Sulpice comptait 3200 habitants. Le village qu’il était s’estompe toujours plus pour devenir une commune urbaine. L’actuel plan général d’affectation indique qu’elle doit encore gonfler de 5000 à 6500 habitants ces quinze prochaines années.

La politique locale pour améliorer le monde

Parmi ses hauts faits journalistiques, Etienne Dubuis a notamment passé plus de trois mois en Afghanistan, dans les derniers temps de l’occupation soviétique. Il était alors auprès des hommes d’un des principaux chefs de la rébellion, Ismaël Khan. Expérience qu’il raconte dans un de ses livres, Afghanistan, terre brûlée. Cent jours avec la Résistance(Ed. 24 Heures, 1989)Demandez-lui de vous narrer cela. Car il est aussi conteur de ses grands voyages. A l’oral, il aime à en détailler les fondements comme les anecdotes, toujours en éveil et ouvert sur la globalité du monde. Ses horreurs comme ses signes d’espoir.

D’ailleurs, pour améliorer le monde, qu’est-ce qui lui apparaît le plus utile: un journaliste ou un politicien local? «Ce sont deux fonctions qui nous donnent une influence, petite peut-être, mais existante. Et c’est de notre responsabilité de l’assumer au mieux. Je crois qu’au niveau local, on peut parfois très concrètement changer la vie de certaines personnes», répond-il.

On ne peut agir seul

La frustration qu’ont souvent décrite les employés passant du privé au domaine public n’est pas présente chez lui. «Il faut perdre l’idée que l’on peut agir tout seul. La politique est un jeu fascinant qui se joue en équipe. Un jeu subtil pour amener les gens à nos idées et accepter les leurs. J’aime cette complexité.» Mais le passage à l’exécutif, il l’admet, est l’apprentissage de la lenteur, de la longueur des procédures, comme ici le projet de renaturation de la Venoge. L’actuel syndic reprend les dossiers de ses prédécesseurs et en laissera, en cours de traitement, à ses successeurs.

Installé depuis 2009 à Saint-Sulpice, entré deux ans plus tard au Conseil communal, qu’il a ensuite présidé de 2019 à 2020, sent-il qu’il occupe désormais une place à part, dans le village, lorsqu’il se rend aujourd’hui à la boulangerie acheter son pain? «Au début, je me suis demandé comment je devais endosser ce rôle et finalement, je l’ai fait le plus naturellement possible. Cela n’a pas changé tant que ça, il y a simplement plus de gens qui me disent bonjour, sourit-il. Je fais un peu plus attention à ce que je dis, j’essaie d’éviter les blagues idiotes. Et surtout, je boutonne ma chemise un petit peu plus haut qu’avant.»


Collaboration: Olivier Perrin