L’initiative anti-burqa sera l’un des thèmes politiques phares du début de l’année prochaine. Elle a été lancée par le Comité d’Egerkingen, proche de l’UDC, qui était déjà à l’origine du texte contre les minarets. Celui-ci avait créé la surprise en étant accepté en novembre 2009 par 57% des votants. La Commission fédérale des migrations ne prendra pas position sur ce nouvel objet, mais entend clairement participer au débat. Son vice-président, le professeur de géographie à l’Université de Neuchâtel Etienne Piguet, fait part de ses craintes sur ce thème, mais aussi plus largement sur la politique migratoire de la Suisse.

Le Temps: Le 7 mars, les Suisses vont voter sur l’initiative pour l’interdiction de la burqa. Craignez-vous cette campagne? Pourrait-elle déraper?

Etienne Piguet: Je regrette vivement que l’on pose la question en ces termes. La burqa ou le niqab ne concernent qu’une extrême minorité de femmes en Suisse, et ce sont avant tout des touristes, comme on l’a vu au Tessin.

Tout comme pour l’initiative contre les minarets, cela peut générer un conglomérat de peurs diffuses, un amalgame avec le terrorisme ou un rejet de la population musulmane. Cela m’inquiète. Tous ces effets malsains empêchent la discussion sereine qui doit absolument être menée.

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Une discussion pour parler de quoi?

Dans les pays voisins, les questions de cohabitation se posent de manière extrêmement aiguë. On ne doit pas en faire l’économie en Suisse. On doit parler de la place des religions dans la société, on doit discuter du rôle de l’école, des signes d’appartenance. En Suisse, la question du voile ne pose pas de problème, mais elle ne doit pas pour autant être évacuée. Le nombre de femmes ou même d’enfants voilés à l’école augmente. Il faut en discuter avant que ça ne devienne un problème.

Des initiatives comme celles sur les minarets ou la burqa ne sont-elles pas lancées parce que les discussions promises n’ont jamais lieu?

Je suis en partie d’accord, mais je suis aussi sévère avec ceux qui lancent ce genre d’initiatives uniquement pour des raisons politiques. Ils attisent les peurs et ne mesurent pas les conséquences de leurs actions. J’aime bien rejeter dos à dos les camps politiques et il faut donc aussi reconnaître que du côté de ceux qui se disent progressistes, ces évolutions ont été «bagatellisées».

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Cette campagne débute dans un contexte particulier, avec les attaques survenues à Morges ou à Lugano. Les fronts vont-ils encore se durcir?

Dans ces cas, il s’agit de parcours individuels qui n’ont pas grand-chose à voir avec la présence musulmane dans la société, mais qui sont du poison pour la discussion. La burqa aussi, c’est l’aiguillon qui fait mal. Les initiants l’ont bien compris. Même au sein du Parti socialiste, certains sont favorables à ce texte. C’est compréhensible. Il y a quelque chose de problématique avec cette mise en scène de la fermeture qu’est la burqa. Je regrette qu’on n’ait pas d’emblée fait une différence nette entre la burqa et le voile.

Après l’initiative contre les minarets, celle sur la burqa pourrait aussi être acceptée. Cela ne va-t-il pas stigmatiser les musulmans?

Les musulmans de Suisse sont peut-être ceux qui ont le mieux compris ce vote sur les minarets. Ils ont saisi que c’était un mouvement d’humeur et ont eu la sagesse de ne pas radicaliser leurs positions.

Donc cette initiative sur la burqa ne vous inquiète pas trop?

J’ai toujours pensé qu’il y avait de forts risques qu’elle soit acceptée. Cela dit, maintenant que l’on se promène toute la journée masqué, certains arguments seront relativisés.

Si on arrive à maintenir un débat de haut niveau, on peut convaincre une frange élevée de l’électorat que, même s’il est préoccupé par certaines choses comme le terrorisme ou le pluralisme culturel, cette initiative ne mérite pas d’être acceptée. Bien sûr, on est aussi à la merci d’événements ponctuels, comme une attaque terroriste, qui peuvent bouleverser toute la campagne. Mais la Suisse a une capacité à édulcorer les lendemains de votation et, en cas de oui, je n’en surestimerais pas non plus les conséquences.

Autre thème qui concerne directement la Commission fédérale des migrations: la question de l’asile, dont on ne parle pratiquement plus depuis la pandémie.

Ce thème a en effet rétrogradé dans les priorités politiques. La question de l’asile est ainsi dépolitisée. Mais le risque est de croire que le problème a été réglé, ce qui n’est pas du tout le cas. De nombreuses personnes meurent toujours en Méditerranée, la situation est devenue inquiétante aux îles Canaries. Pour ceux qui arrivent en Suisse, il existe un dispositif qui, globalement, fonctionne bien, mais le problème est l’absence de protection pour tous ceux qui ne parviennent pas jusqu’ici.

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Mais cette question doit être réglée au niveau européen, la Suisse seule ne peut rien faire...

Ce serait déjà bien si la Suisse pouvait montrer la voie d’un concept cohérent pour la «migration de survie», combinant aide dans les zones de crise et accueil.

La Suisse doit-elle agir en prenant davantage de contingents de réfugiés?

Les contingents sont une composante essentielle de la protection. La Suisse peut faire plus, même si je salue la reprise récente d’une politique de contingents. Je rêve aussi d’une contribution diplomatique au système de protection international. Par le passé, la Suisse a joué un rôle très important dans l’élaboration des conventions sur les réfugiés, le HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) a son siège à Genève, etc. Malheureusement, la Suisse joue désormais un rôle très mineur dans ce domaine. La diplomatie suisse a toutes les clés en main pour reprendre un rôle de leader.

Mais les deux conseillers fédéraux chargés de ce domaine, Ignazio Cassis et Karin Keller-Sutter, ne paraissent pas faire de la question des réfugiés une priorité.

Effectivement, M. Cassis semble peu intéressé. Mme Keller-Sutter a, elle, fait des déclarations intéressantes sur la politique d’asile européenne. La question des réfugiés serait une bonne occasion pour elle de marquer davantage l’histoire.

Si l’on en revient à la politique d’asile en Suisse, vous considérez qu’elle fonctionne plutôt bien, mais le président de la Commission fédérale des migrations s’est dit inquiet pour le sort des enfants...

Cela concerne en particulier les enfants dont les parents ont été déboutés de l’asile et qui perçoivent l’aide d’urgence, dans l’attente d’être renvoyés. Ces enfants vivent alors dans des conditions qui ne sont pas acceptables. Certains cantons mettent une pression très forte sur ces familles pour qu’elles partent.

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Quels types de pression?

Il nous a été rapporté que certains cantons changent périodiquement ces enfants de commune, afin qu’ils ne parviennent pas à s’intégrer. Ils veulent éviter toute création de lien social qui pourrait freiner leur départ. Tout est fait pour les «dés-intégrer». Désocialiser des enfants, c’est dégoupiller des petites grenades sociales car, au final, nombre d’entre eux vont rester en Suisse.