Immigration

Etienne Piguet: «On maintient les réfugiés à distance»

Le professeur ne le cache pas. Le fait que le thème de l’asile n’ait quasiment pas été abordé lors de la campagne électorale relève de la «myopie». La Suisse n’a pas de réponse appropriée face aux nouveaux «réfugiés de la survie»

Grand spécialiste des politiques d’asile suisse et européenne, le professeur de géographie de l’Université de Neuchâtel Etienne Piguet sort un nouveau livre*. Jeune étudiant, il travaillait pour la Croix-Rouge comme représentant des œuvres d’entraide pour assister aux auditions des requérants. Depuis, il n’a pas cessé de mener des recherches sur les flux et les politiques migratoires. Vice-président de la Commission fédérale des migrations, il livre quelques pistes pour réformer la politique d’asile suisse.

Cela vous a-t-il surpris que le thème de l’immigration ait complètement disparu lors de la récente campagne électorale?

Au risque de paraître cynique, non! Ce qui n’est pas au sommet de l’agenda politique disparaît des médias. Mais cela révèle tout de même une myopie par rapport à l’enjeu que ce thème représente pour notre pays. Qu’il n’y ait aucune réflexion critique sur la situation actuelle est surprenant. L’accalmie illustrée par les chiffres en baisse des requérants ne reflète pas la réalité actuelle des besoins de protection.

Merci Frontex, l’organe commun de l’UE chargé de la surveillance de la frontière extérieure?

En fait, cette frontière n’est pas hermétique, ne serait-ce que parce que la législation oblige l’UE à entrer en matière sur des demandes des gens qui y parviennent. Par contre, toute une série de mécanismes empêchent les gens d’y arriver. L’accord passé par l’UE avec la Turquie – pour que cette dernière gère les flux de la migration – en est le meilleur exemple. L’UE maintient donc à distance les besoins de protection. Du coup, on oublie le problème.

Quel rôle jouent les Accords de Dublin, qui délèguent la responsabilité des requérants au premier pays d’accueil au sein de l’UE?

La Suisse profite beaucoup de ce traité, car elle peut ainsi renvoyer rapidement les demandeurs d’asile dans le premier pays de l’UE où ils ont débarqué. Or, il s’avère que cet aspect du système fonctionne bien. L’Italie – quelle qu’ait été la couleur politique de son gouvernement – a repris «ses» requérants. Du coup, la Suisse est devenue un pays de destination peu attractif pour les migrants.

Vous dites que la Suisse constitue un cas d’étude fascinant avec des périodes d’ouverture et de fermeture. Les Suisses connaissent-ils l’histoire de leur immigration?

Non! Ce thème reste peu connu et peu enseigné dans les écoles, compte tenu de son importance.

En 1687, Genève enregistre 6000 arrivées de réfugiés pour une population de 16 000 âmes. Sont-ce là des ordres de grandeur supérieurs aux pics enregistrés lors de l’éclatement de la Yougoslavie?

Il est vrai que, en termes d’arrivées, nous avons eu des crises migratoires d’une ampleur comparable, voire supérieure, à ce que nous avons connu tout récemment. Nous avons oublié cela. Cela montre la profondeur de l’histoire de l’accueil et de la protection en Suisse.

A l’époque, la Suisse était plus pauvre, mais aussi plus solidaire?

Non. Je ne pense pas qu’on puisse affirmer qu’elle ait été plus solidaire. Il y a une solidarité due à l’appartenance religieuse commune, mais il y a aussi déjà des peurs de «faux réfugiés». Ces messieurs de Berne qui règnent en terre vaudoise rappellent aux communes la nécessité de choisir quelles personnes il faut accueillir. On procède parfois déjà à des auditions pour savoir si la personne a été réellement persécutée.

Alors, de quelle époque date la réputation de la Suisse d’être une terre d’asile?

Du XIXe siècle, avec la création d’un imaginaire qui laisse penser que la Suisse a toujours fait preuve d’ouverture. L’histoire de Guillaume Tell, en particulier la version donnée par Schiller en 1804 – où Tell exhorte le pêcheur Ruodi à sauver le fuyard Baumgartner –, relie le droit d’asile avec les origines de la Confédération.

Cette histoire, c’est du sérieux ou une légende?

Les deux! Mais cette tradition de terre d’asile ne repose pas sur rien. Nous avons déjà évoqué les huguenots. En 1870, les soldats français du général Bourbaki sont accueillis avec générosité. Au XIXe siècle, les proscrits du continent issus des révolutions libérales qui échouent dans beaucoup de pays d’Europe arrivent nombreux en Suisse. Cela dit, toujours au XIXe siècle, il y a aussi eu des périodes de fermeture. C’est dire qu’on assiste à une simplification de l’histoire, grâce à des figures politiques qui mettent surtout en avant la politique d’ouverture.

Qui par exemple?

Le conseiller fédéral Numa Droz, qui déclare en 1888 que «le droit d’asile constitue l’un des droits de souveraineté les plus précieux». Il ajoute que la Suisse a toujours ouvert ses portes aux réfugiés politiques et qu’elle a bien l’intention de continuer à le faire.

Dans quelle mesure ces réfugiés ont-ils contribué à l’essor économique de la Suisse?

C’est une question qui demanderait encore des travaux pour apporter une réponse appropriée et nuancée. De manière générale, que ce soit sur le plan économique ou sur le plan des idées, il y a eu un impact évident sur la société suisse. Pour ne citer qu’un cas récent, la famille Bertarelli est arrivée en Suisse à l’époque des années de plomb en Italie, lorsque les Brigades rouges menaçaient de kidnapper les industriels et leurs enfants. L’impact de telles arrivées sur le dynamisme économique est évident.

De quand date l’apparition de la peur de la surpopulation étrangère?

De l’entre-deux-guerres. A la sortie de la Première Guerre mondiale, dans un climat social tendu, on voit naître cette peur de la surpopulation étrangère qui finit par déboucher en 1931 sur une loi très restrictive sur l’établissement des étrangers. L’Etat central peut limiter l’immigration, ce qui n’était pas le cas auparavant. C’est là qu’apparaît un discours sur le risque que fait peser l’immigration sur l’identité culturelle de la Suisse. L’une de ses conséquences a été l’attitude restrictive vis-à-vis des réfugiés juifs dès 1930.

Les Suisses sont d’accord d’accueillir les «vrais réfugiés», mais pas les «réfugiés économiques». Peut-on le leur reprocher?

Non, car c’est une distinction qui a été proposée par les autorités elles-mêmes dès les années 1980 lorsque le nombre de requêtes a augmenté. La population a repris ce discours, simplificateur. Pour la majorité des demandes, nous n’avons affaire ni à des réfugiés politiques, ni à des demandeurs d’emploi. Ces requérants fuient des pays marqués par une violence généralisée ou par l’absence de droits fondamentaux. Ce sont des réfugiés de la survie. Or, au vu des effectifs croissants, nous n’avons pas encore de réponse appropriée à leur donner.

Quelles propositions faites-vous pour améliorer la politique d’asile suisse?

L’une des plus graves faiblesses du système d’asile actuel est qu’il impose aux réfugiés de se déplacer au péril de leur vie. Il n’est pas exagéré d’affirmer que le soin de trier les réfugiés est ainsi laissé à des trafiquants parfois sans scrupule. Pour y remédier, il faut renforcer la protection sur place mais aussi généraliser les visas humanitaires à l’échelle européenne. La Suisse pourrait jouer un rôle de pionnier, puisqu’elle a déjà mis en place un tel visa pour les personnes courant un risque immédiat de persécution.

Comment la Suisse doit-elle remédier à ce que vous qualifiez de «myopie»?

Je donne une série de pistes dans mon livre. L’une d’elles consiste à mieux distinguer les statuts selon leur durée. Des admissions provisoires (permis F) peuvent être largement utilisées dans un premier temps. Et c’est ce que fait la Suisse. Mais, après quelques années, de deux choses l’une: soit la protection peut prendre fin et la personne doit rentrer, soit le permis doit être stabilisé. Il faut en finir avec cette politique du provisoire qui dure, car elle ne permet pas l’intégration.

* Etienne Piguet: «Asile et réfugiés, repenser la protection». Aux Presses polytechniques et universitaires romandes, collection «Savoir suisse».

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