Les initiatives contre l’avortement se suivent et ne se ressemblent pas. Alors que les Suisses sont déjà appelés à se prononcer sur un texte visant à supprimer le remboursement de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) – soutenu par des membres de l’UDC, du PDC, du PLR, du Parti évangélique (PEV) et de l’Union démocratique fédérale (UDF) –, un comité lance une offensive plus large, baptisée «Protéger la vie pour remédier à la perte de milliards».

Ce texte, publié mardi dans la Feuille fédérale, propose d’ajouter une phrase à la Constitution: «la vie humaine est protégée». Objectif: empêcher l’avortement, l’assistance au suicide, le diagnostic préimplantatoire, bref, tout ce qui touche à la vie humaine. Portée par Heinz Hürzeler, un Glaronais de 68 ans, ex-conseiller municipal UDF de Luchsingen (GL), désormais membre du Mouvement socio-libéral, l’initiative avance un argument détonnant: l’avortement nuit à l’économie.

A croire le site Internet des initiants, le calcul est simple: les quelque 100 000 enfants qui ont été empêchés de naître au cours des dix dernières années auraient pu contribuer chacun à hauteur de 74 160 francs par an au PIB du pays. En comptant une moyenne de 45 ans de labeur par individu, la perte se monterait ainsi à… 333,7 milliards de francs.

De l’aveu de Heinz Hürzeler – évangélique fervent et président de la section glaronaise de l’association Oui à la vie –, les motivations de l’initiative sont pourtant tout autres: «Les neuf membres du comité sont tous des croyants en Jésus-Christ, le créateur de la vie, qui est le bien le plus précieux. Or la vie humaine est de plus en plus menacée.» Pourquoi, dès lors, surfer sur cet argument économique? «Il y a tellement d’initiatives motivées par la morale ou l’éthique que les gens sont saturés, explique-t-il. Nous espérons faire comprendre que c’est aussi un enjeu économique, sachant que l’AVS est déjà menacée par le vieillissement et que les primes maladie sont devenues exorbitantes.»

Heinz Hürzeler n’en est pas à son coup d’essai. Cofondateur de l’association Mamma, cet ingénieur militait déjà contre la légalisation de l’IVG avant le vote de 2002. En 1998, il s’était illustré par un discours très controversé, au cours duquel il comparait les quelque 12 000 avortements annuels à un crime contre l’humanité, maniant une douteuse comparaison avec l’extermination des juifs pendant la guerre. Détail piquant, Heinz Hürzeler est administrateur d’une société d’appareillage médical qui commercialise, entre autres… des échographes.

Isolé et sans moyens, Heinz Hürzeler est sûr que son texte a toutes ses chances: «Il est vrai que le peuple a dit oui à l’IVG, mais c’était il y a dix ans. Aujourd’hui, les mentalités ont évolué.» Et peu lui importe que son initiative doublonne quelque peu avec celle qui a déjà abouti: «La première initiative ne couvre que la problématique du remboursement de l’IVG. La nôtre va beaucoup plus loin. Et le calendrier n’est pas le même.»

Le comité a jusqu’au 26 août 2014 pour réunir les 100 000 signatures nécessaires. Pour l’instant, aucun parti ni aucune association ne soutient le texte. Secrétaire général du PEV, Joël Blunier est sceptique: «Le texte n’est pas mauvais, mais ce n’est pas notre ligne. Parce que l’argument financier n’a pas de sens. Et parce qu’il faut tenir compte du fait que le peuple a dit oui à l’avortement.»

Contacté, le porte-parole de l’UDF, le Vaudois Maximilien Bernhard, est à peine moins prudent: «Sur le principe, ce texte va dans le même sens que les thématiques que nous portons. Je pourrais donc le soutenir. Mais je n’engage pas le parti.»