«Halte aux naturalisations en masse!» A travers son initiative, l'UDC insinue que la Suisse naturalise beaucoup trop. «On naturalise de plus en plus de criminels et de profiteurs des assurances sociales. Et bientôt les étrangers naturalisés décideront dans l'urne de l'avenir de la Suisse!» écrit le parti dans le texte de ses annonces où l'on voit des mains basanées qui cherchent à agripper des passeports suisses. Ce que l'UDC ne dit en revanche pas, c'est que près de 850 000 étrangers en Suisse pourraient se faire naturaliser aujourd'hui, mais ne le font pas. Voilà qui démontre que la nationalité suisse n'est pas toujours jugée attractive.

L'estimation a été faite par l'Office fédéral de la statistique (OFS). 21% de la population suisse est composée d'étrangers – près d'un quart sont nés en Suisse – et, si l'on tient compte de la population totale, la Suisse naturalise effectivement beaucoup en raison de ce fort taux d'étrangers.

Très peu de non-Européens

En 2006, 46 700 personnes ont été naturalisées, 45 042 en 2007, alors qu'elles n'étaient que 9062 en 1983. Le nombre des naturalisations par an a presque octuplé entre 1991 et 2007, souligne l'UDC. Elle n'a pas tort. Cela résulte notamment d'une forte augmentation de la population étrangère résidant en Suisse, de simplifications de procédures dans certains cantons, de la reconnaissance de la double nationalité depuis 1992 et du fait que, depuis le 1er janvier 2006, les coûts d'une naturalisation ont fortement baissé.

Mais, rappelle l'OFS, le taux brut de naturalisation reste plutôt faible par rapport à celui d'autres pays européens. En 2005, seuls 25 étrangers sur 1000 (2,5%) se sont fait naturaliser en Suisse, alors que le taux était de 8,2% en Suède, de 7,8% en Norvège, de 7,2% en Belgique et de 4,9% en France.

Sur les quelque 850 000 étrangers qui pourraient obtenir la citoyenneté suisse aujourd'hui, notamment parce qu'ils sont depuis plus de douze ans en Suisse ou qu'ils remplissent les critères pour obtenir une naturalisation facilitée, 81% des Italiens seraient concernés, 79,3% des Espagnols, 75,6% des Slovènes, 71,3% des Croates, 67,5% des Grecs et les deux cinquièmes des Allemands et des Français, avance l'OFS.

Ce qui les dissuade d'acquérir le passeport suisse? L'appartenance à un pays de l'UE, l'interdiction de la double nationalité par le pays d'origine (l ire ci-dessous ) ou les conditions parfois sévères à remplir. Certains se disent aussi tout simplement «paresseux» d'entreprendre des démarches, veulent échapper au service militaire et vivent très bien comme étrangers dans une société suisse à laquelle ils parviennent bien à s'identifier sans y adhérer entièrement.

Manipulations?

La majorité des étrangers qui pourraient devenir Suisses sont des Européens. L'UDC ne vise pas vraiment les Italiens ou Espagnols en disant que la Suisse naturalise trop, mais plutôt les ressortissants des Balkans, les Turcs et les extra-Européens. En 2006, sur les 46 700 étrangers qui ont obtenu la nationalité suisse, 41,5% venaient des Balkans et 36% d'Espagne, d'Italie, du Portugal, de Turquie, de France, d'Allemagne, d'Autriche et d'autres pays européens, précise l'Office fédéral des migrations (ODM). Les Africains ne représentaient que 5,6% des naturalisés et les ressortissants d'Asie, 12%, contrairement à ce que peut laisser penser l'affiche de l'UDC montrant des mains basanées.

Dans une de ses dernières «newsletters», le secrétaire général de l'UDC, Yves Bichsel, dénonce les journalistes qui «traînent l'UDC dans la boue en raison de prétendues erreurs dans les annonces pour l'initiative sur les naturalisations». Le parti n'a effectivement rien à se reprocher puisqu'il recourt à des chiffres officiels de l'ODM, qui démontrent bien une augmentation très nette des naturalisations ces dernières années.

L'UDC se garde en revanche d'indiquer le taux de naturalisations en fonction de la population étrangère, très bas par rapport aux autres pays comme l'a encore rappelé tout récemment Eduard Gnesa, le patron de l'ODM.

Sur son site internet consacré à la votation, le parti évoque des manipulations statistiques. «Afin de masquer l'augmentation importante du nombre d'étrangers dans notre pays, les conditions de naturalisation ont été considérablement allégées. Les statistiques des étrangers ont ainsi pu être embellies, voire truquées, à l'aide de naturalisations massives. Ce qui a eu pour conséquence de fausser également les chiffres de la criminalité», peut-on y lire.

L'UDC accuse les autres de manipulations alors qu'elle a elle-même tendance à grossir le trait. Elle le fait par exemple en affirmant, toujours sur le site internet, que la Suisse «naturalise actuellement 50000 étrangers par année». Ce chiffre n'a en réalité jamais été atteint. En 2007, le nombre de naturalisations a même baissé par rapport à 2006.