Les étranges envies voyageusesde Christoph Blocher en Erythrée

Evasion Le tribun UDC évoque un déplacement dans la Corne de l’Afrique

La communauté érythréenne l’invite à se confronter aux réalités du régime sanguinaire

Il veut aller en Erythrée en 2015. Du moins, il y réfléchit. Christoph Blocher l’a fait savoir sur son propre canal de télévision, Teleblocher, dans une interview diffusée le 28 novembre. Un choix pour le moins étrange: l’Erythrée, en proie à une dictature militaire, est souvent comparée à une sorte de «prison à ciel ouvert» dirigée par Issayas Afewerki, régulièrement dépeint comme un despote paranoïaque. Et ne ressemble en rien à une destination de vacances.

Christoph Blocher a par ailleurs une «histoire» avec l’Erythrée. Les Erythréens restent toujours en tête des demandeurs d’asile qui arrivent en Suisse. C’est depuis 2005, alors que le Zurichois était ministre de Justice et police, que leur nombre a pris l’ascenseur de façon spectaculaire: un jugement de l’ex-Commission de recours en matière d’asile a permis aux déserteurs d’obtenir presque systématiquement le statut de réfugié. La décision avait provoqué un bond impressionnant entre 2005 et 2006: 655% de demandes en plus! C’est cette pratique qui a été stoppée le 9 juin 2013, en votation populaire. Sans véritable effet. Christoph Blocher et son parti s’étaient démenés pour tenter de freiner l’«afflux».

Sur Teleblocher, le tribun UDC reste vague. Il dit vouloir aller en Ethiopie et en Erythrée, sans préciser ses motivations. «J’aime aller dans ce genre de pays», dit-il, en parlant de l’ex-Allemagne de l’Est, de la Corée du Nord et de l’Iran. Quand Matthias Ackeret, le journaliste qui l’interviewe, lui lance, à propos de l’Erythrée: «Mais là-bas, c’est très dur! Personne n’y va», il rétorque simplement: «Je ne crois pas.» A la question de savoir s’il y ira avec une agence de voyages, Christoph Blocher répond: «Je ne sais pas, je regarde. Je ne promets rien. Mais je ne vois pas pourquoi je ne devrais pas y aller. On m’avait dit la même chose pour la Corée du Nord, pourtant j’y suis allé faire des vacances de randonnée.» Il aime pouvoir se faire lui-même sa propre opinion sur certains régimes.

Le Temps a tenté de le joindre jeudi. Sa secrétaire s’est contentée de dire: «Son voyage n’est toujours pas organisé et il est trop tôt pour en parler.» Sur notre insistance, elle précise: «Comme il s’agit d’une idée et non de quelque chose de concret, nous ne pouvons donner suite à vos questions pour le moment.»

Des représentants de la communauté érythréenne de Suisse se sont empressés de saisir la balle au bond et de réagir aux intentions voyageuses de Christoph Blocher. Ils espèrent qu’il n’y ira pas juste pour se promener, mais qu’il regardera ce qui se passe dans les coulisses, pour se rendre compte des motifs qui poussent des milliers d’Erythréens à fuir le pays chaque année. L’enrôlement de force dans l’armée et les conséquences souvent dramatiques d’une désertion, l’absence de liberté de presse et religieuse, le parti unique. Dans une lettre ouverte publiée jeudi par le Blick, des Erythréens lui suggèrent des endroits à visiter: les camps d’éducation et d’entraînement militaire de Sawa, Wi’a, Mietir et Kiloma, où mauvais traitements, travaux forcés et viols sont légion. «Le service national est de l’esclavagisme moderne», témoigne Veronica Almedom, étudiante à Genève, interrogée par le quotidien alémanique. Elle espère que, confronté aux réalités du régime, Christoph Blocher sera plus sensibilisé au sort des Erythréens. La lettre mentionne la campagne «Stop National Service Slavery in Eritrea», menée par des jeunes Erythréens, dont des déserteurs.

L’interview de Christoph Blocher intervient alors que des élus PLR et UDC s’en prennent aux requérants érythréens, estimant qu’ils obtiennent toujours trop facilement l’asile. Environ 22 000 Erythréens vivent en Suisse. Rien que cette année, plus de 6000 d’entre eux sont arrivés comme requérants, dont 3531 entre juillet et septembre. En 2013, 68% avaient obtenu l’asile; 20% l’admission provisoire.

En 2009, quand Christoph Blocher était parti durant deux semaines en Corée du Nord avec sa femme et sa fille, il ne l’avait révélé à Teleblocher qu’après coup. Les Blocher faisaient partie d’un groupe d’une dizaine de personnes, sous le contrôle des autorités nord-coréennes. L’ambassadeur de Suisse lui avait organisé des rencontres informelles avec des ministres des Affaires extérieures et du Commerce.

En 2009, pour la Corée du Nord, il ne l’avait révélé qu’après coup