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La journée type d’un étudiant? Les cours, les lectures, les exposés à préparer, les révisions à anticiper. Mais pour ceux qu’un enfant attend à la maison, ce programme déjà chargé n’est que la face émergée du planning quotidien. «Quand je rentre chez moi, je dois encore préparer le souper, faire prendre le bain à mon fils de 3 ans, jouer avec lui pour qu’il passe du temps avec sa maman. Quand il est couché, je suis très fatiguée… Impossible de me rajouter du temps d’étude le soir, raconte Larissa, 25 ans, étudiante en bachelor de lettres à l’Université de Lausanne (Unil). Et heureusement que l’allaitement s’est terminé avant ma première année...  A raison d’une tétée par heure, il aurait probablement fallu que je fasse une croix dessus.»

La publication des horaires de cours est très surveillée par la jeune maman qui tient à optimiser le temps passé avec son enfant, quitte à renoncer à certaines matières intéressantes pour privilégier des horaires arrangeants: «Certains cours ne sont pas négociables, mais pour les séminaires, l’agenda est plus flexible. J’essaie d’éviter ceux qui commencent trop tôt et ceux qui finissent trop tard. Dos au mur, il m’est déjà arrivé de faire des demandes pour changer les horaires.» Dès que l’étudiante a une plage de libre entre deux cours, interdiction de se reposer. «C’est les seuls moments où je peux mettre toute ma tête au travail, pas question de les laisser filer.»

Grâce à la crèche de l’Unil où son fils passe cinq jours par semaine, Larissa n’a pas besoin de sursolliciter son entourage pour la garde de son fils. «Il y a bien sa grand-maman parfois, mais elle travaille encore. La crèche est un immense soulagement.» Il n’empêche qu’elle repense avec nostalgie aux jours presque heureux du covid, quand les cours se dispensaient à distance et qu’ils pouvaient se suivre en différé. «Je pouvais écouter les cours d’une oreille tout en m’occupant de mon fils, cela m’arrangeait énormément et me faisait gagner beaucoup de temps, soupire-t-elle. Je sais que c’est compliqué à mettre en place pour les profs, mais idéalement j’aimerais bien retrouver ce système.»

Rarissime chez les moins de 24 ans

Larissa n’est de loin pas la seule à mener cette «double vie». Les universités de Genève et Lausanne avancent la même proportion: environ 5% de tous les étudiants sont parents. Une tendance stable depuis au moins 2006. À l’échelle européenne, les Suissesses ont l’un des âges moyens les plus tardifs à la naissance du premier enfant: 31 ans. Mais à l’heure où les études se rallongent et où les «coups de sac» professionnels se font de plus en plus fréquents, peu étonnant de voir des parents parmi les étudiants.

«Les étudiants parents sont le plus souvent des personnes plus âgées qui ont déjà un passé professionnel et qui se réorientent. Alors que seul 1% des étudiants de moins de 24 ans ont un enfant, ce chiffre passe à 14% pour les 25-34 ans», décrypte Carine Carvalho, cheffe du Bureau de l’égalité à l’Unil. Aujourd’hui, les universités rendent possibles les études à temps partiel. «Et il y a toujours des possibilités de congé en cas de force majeure, poursuit la déléguée à l’égalité. Auparavant, nous recevions des messages du type: «Je suis enceinte et en 4e année, je vais devoir abandonner mes études…» Grâce aux nouvelles options d’aménagement, ces situations sont heureusement devenues plus rares.»

«Difficile d’avoir une vie sociale»

Même quand le temps partiel est laissé de côté par volonté d’avoir un cursus le plus «normal» possible, le sentiment de décalage reste fort par rapport aux camarades. «On ne peut pas parler d’injustice, mais bien sûr que je suis un peu désavantagée par rapport aux autres, remarque Larissa. Je ne peux pas me permettre de passer autant d’heures de révisions qu’eux pour un examen. En termes de notes, je dois revoir mes ambitions un peu à la baisse.»

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Karla, 29 ans et mère d’un garçon de 10 ans, a longtemps travaillé dans la vente avant de bifurquer vers des études de psychologie. Etudiante à l’Unil depuis deux ans, elle aussi ressent un certain déphasage social. Quand, après les cours, ses camarades prennent le chemin du bar pour décompresser, la jeune femme fonce à la maison pour retrouver son fils. «On a des vies très différentes… C’est arrivé que mes amis fassent des journées de révisions tous ensemble et que je ne puisse pas être là. J’essaie de conserver un minimum de vie sociale étudiante, mais il faut vraiment que ce soit organisé à l’avance. La moindre initiative spontanée me met sur la touche.»

En période d’examens, très chronophage, le rôle de maman est d’autant plus difficile à assumer. «Mon fils le ressent… Même quand je suis à ses côtés, je suis mentalement absente, complètement absorbée par mes révisions», confie Karla. Puis, à l’heure des vacances, nouveau casse-tête: «Je n’ai pas les mêmes que mon fils et je peine à trouver des solutions… Contrairement à la crèche ouverte presque toute l’année pour les enfants en bas âge, ceux qui sont scolarisés sont plus difficiles à faire garder.»

Taux d’abandon plus élevé

Larissa et Karla touchent une bourse d’étude qui leur évite de devoir travailler pour subvenir aux besoins primaires de leur famille. Toutes deux tiennent à aller jusqu’au bout de leur cursus, mais n’excluent pas que leur idéal soit rattrapé par la réalité. «Même si c’est difficile et qu’on se sent parfois sous l’eau, c’est important de faire ce qu’on aime, insiste Karla. En revanche, si je vois que je suis vraiment à bout et que je remarque que mon fils a davantage besoin de ma présence, il n'est pas impossible que je décide de lever le pied.»

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Les statistiques donnent malheureusement raison à ces craintes. «On constate que le fait d’être parent réduit, globalement, de 22% la probabilité d’obtenir le diplôme poursuivi», analyse Jean-François Stassen, responsable scientifique de l’Observatoire de la vie étudiante à l’Unige. «Il ressort également de nos différentes enquêtes que les étudiants parents se sentent clairement moins épuisés moralement, mais un peu plus épuisés physiquement.» Malgré la fatigue et les a priori, la plupart d’entre eux y arrivent. Dans une Suisse très attachée à la linéarité du parcours études-métier-enfants, il y a peut-être de quoi revoir les codes de bonne réussite.


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