Universités

Des étudiants presque heureux

Pour la première fois, une vaste étude sonde des milliers d’étudiants des universités et des EPF. Trois quarts se disent contents de leurs études. Mais le diable se cache dans les détails, et certains sont attristants, s’agissant des effets de la réforme dite «de Bologne»

Des étudiants heureux. Ou presque. Publiée mercredi à Berne, une étude inédite, première en Europe selon ses auteurs, dresse l’état des lieux de la formation académique – vue par les étudiants, ce qui est rare. Menée sous l’égide de la Conférence des recteurs suisses (CRUS) et l’Union des étudiants de Suisse (UNES), le rapport permet de juger le système issu de la réforme dite «de Bologne» dans les universités et les deux écoles polytechniques. Une quasi-révolution «menée sur la bonne voie», se régale le recteur de Fribourg Guido Vergauwen, commentant l’étude pour la CRUS.

5350 étudiants ont répondu au questionnaire, qui comprenait 96 questions. Premier enseignement, ils ne se lamentent pas: près de 75% des répondants se disent contents ou très contents de leur études. 11% sont déçus, voire très déçus. A l’exception de l’EPFL, les étudiants des universités romandes se montrent un peu plus critiques que leurs camarades alémaniques. La proportion de déçus ou très déçus est en outre plus élevée en sciences naturelles et en sciences humaines qu’en droit, économie, technique ou médecine. Les étudiants plus âgés sont aussi les plus acérés.

L’appréciation est encore plus laudative lorsque l’on demande aux jeunes s’ils jugent leurs études bien organisées: 80% approuvent. En revanche, et c’est l’un des points importants, un tiers trouve que le cursus est trop rigide. Et 40% estiment avoir des cours obligatoires «inutiles». Or, la part d’étudiants qui travaillent à côté de leurs études augmente, et ce n’est plus seulement pour l’argent de poche. Un sur dix ne bénéficie d’aucune aide financière, ni des parents, ni d’une bourse. Les boursiers représentent 14% du total des hautes écoles. A l’autre bout, la même proportion dépend exclusivement des parents.

Effet souvent relevé de «Bologne», une certaine scolarisation des cursus, à laquelle s’ajoute un net raccourcissement des vacances d’été: ces évolutions posent des problèmes croissants aux étudiants qui doivent trimer à côté des cours. Guido Vergauwen admet qu’il y a encore du pain sur la planche: «Chaque université doit analyser la manière de travailler de ses étudiants, notamment les différences par filières. Nous pouvons songer à des périodes de cours plus concentrées, à la répartition entre la présence effective et le travail personnel, et à l’assouplissement de la durée des études». Paradoxe: la réforme, qui devait instaurer des cursus fixes de trois ans (bachelor) et deux ans (master), pourrait être revue sur ce point... A l’UNES, la secrétaire générale Aline Burki réitère l’exigence de sa faîtière, que soit mis sur pied un système national, et plus généreux, de bourses d’études. Elle évoque aussi la nécessité de « répéter certains cours» afin d’assouplir les conditions pour les travailleurs.

Les recteurs sont confortés sur un point politique, eux qui ont bataillé pour que le master soit le titre sanctionnant les études, et non le bachelor: 76% des sondés pensent continuer après le bachelor, la plupart sans pause entre les deux cursus. Cette part atteint un sommet à l’EPFL (93%), elle est en général plus élevée en Suisse romande. La souplesse apportée par «Bologne» dans l’articulation entre les deux phases des études commence déjà à porter ses fruits: 6% songent à faire un master dans un autre domaine, et et 20% se tâtent. Les unis de Saint-Gall et de Genève, ainsi que l’EPFL, comptent le plus d’étudiants en bachelor qui affirment vouloir aller à l’étranger faire leur master. A l’inverse, celle de Lucerne en comprend le moins, ce qui est dû au fait que sa principale matière est le Droit.

Autre paradoxe de la réforme, qui tend à harmoniser les cursus dans la quarantaine de pays signataires: les freins à la mobilité internationale. 65% des étudiants renoncent à un séjour ailleurs pour cause de «démarches administratives complexes»; c’est la deuxième raison mentionnée, après des motifs personnels. La troisième cause est le coût. S’il s’agit de faire un séjour en Suisse, les universités de Zurich, Berne, Lausanne et Genève ont la cote. A l’étranger, Etats-Unis, d’abord, puis Angleterre et Allemagne sont en tête. L’Asie n’est mentionnée que par 3%, deux fois moins que la Suède.

Enfin, même si l’introduction des crédits d’études n’est pas liée à cette réforme, les calculs d’épiciers auxquels les jeunes doivent se livrer pour composer leur programme ne les enchantent guère. Ils jugent même le système «opaque et injuste», dénonce Aline Burki. Certes, les sondés corroborent l’estimation officielle de la valeur d’un crédit, entre 25 et 30 heures de travail. Mais ils sont 83% à penser qu’en réalité, la charge varie d’un module à l’autre. Autrement dit, que les efforts nécessaires dans un cours différent totalement d’un autre, pour le même gain final, un crédit. Un jugement d’une telle ampleur pour ce système, censé harmoniser l’offre de formation, constitue une claque pour les recteurs et présidents d’école.

A quelques jours de la rentrée, la copieuse étude CRUS/UNES offre un reflet nuancé de la situation des étudiants suisses, dans des hautes écoles où  le «changement de culture apporté par Bologne, notamment dans l’estimation des compétences acquises dans chaque filière, n’est pas pleinement réalisé», reconnaît Guido Vergauwen. Tout en soulignant que la Suisse fait partie des bons élèves parmi les pays qui ont ouvert ce chantier académique.

Publicité