«Se voir écarté de la sorte, cela n'est pas mesquin, c'est tout simplement injuste.» Le conseiller national Marc Suter (rad./BE), proche du conseiller national Eugen David avec qui il a conçu le projet de taxe sur l'énergie, se montre fâché et déçu. Samedi 27 mars, le Parti démocrate-chrétien (PDC) de Saint-Gall décidait de ne pas présenter Eugen David au Conseil des Etats et lui préférait Peter Blöchlinger (47 ans), un candidat peu connu dans son canton, mais très à droite. Une nouvelle fois, le conseiller national David fait les frais de la politique de son parti. Celui que ses pairs considèrent comme un des hommes politiques les plus brillants de sa génération se voit écarté de toutes les tâches pour lesquelles on l'avait pressenti et sa carrière politique en est aujourd'hui compromise.

L'avocat saint-gallois avait d'abord été pressenti pour succéder à Anton Cottier à la présidence du PDC. Mais en 1997 le parti élit Adalbert Durrer, préférant garder le Saint-Gallois, qui avait entre-temps pris la présidence d'Helsana, «au chaud» pour la succession du conseiller fédéral Arnold Koller. Deux ans plus tard, soit en février dernier, Eugen David s'efface volontairement de la course au gouvernement pour laisser toutes ses chances à sa compatriote Rita Roos. En échange, il aspire à rejoindre les sénateurs après douze ans passés à la Chambre basse. Espoirs vains. En deux ans, l'étoile du PDC, brillamment réélu au National il y a quatre ans, n'est devenu ni président de son parti, ni conseiller fédéral et ne siégera pas au «Stöckli». «Quel gâchis!» tonne Marc Suter qui craint que son camarade ne mette prématurément un terme à sa carrière.

Campagne contre ville

Officiellement, les démocrates-chrétiens saint-gallois expliquent la victoire de Peter Blöchlinger par la volonté de privilégier un candidat de la campagne par rapport à la ville; un candidat de la «nouvelle génération» plutôt que de l'ancienne, soit de la droite pure plutôt que de l'aile chrétienne-sociale, ce qui est significatif de l'état d'esprit qui règne aujourd'hui dans les sections alémaniques. Les démocrates-chrétiens saint-gallois ont en outre décidé pour des raisons électorales de présenter deux listes, chacune tirée par un poids lourd: Eugen David pour le nord-est du canton et Hans Werner Widrig pour le sud-ouest.

La campagne n'aurait pas accepté qu'Eugen David se présente et pour le National et pour les Etats. A ce stade, la nomination du député chrétien-social était déjà difficile. Mais une rumeur recoupée par plusieurs sources prétend que les femmes du PDC reprochent à Eugen David la non-élection de Rita Roos au Conseil fédéral. Par vengeance, elles l'auraient donc sabordé au profit de Blöchlinger, un proche de la Landammann… Aujourd'hui, Eugen David s'avoue désabusé, même s'il dit pouvoir vivre avec ce nouvel échec. Peu enclin à jouer des coudes pour sa carrière personnelle, ne le paye-t-il pas trop cher? «Je fais de la politique car je m'intéresse aux décisions, et non aux fonctions, même si ces dernières permettent d'influencer le cours des choses. J'ai eu des postes à responsabilités déjà plusieurs fois, je n'en fais pas une fixation», répond l'intéressé qui relève tout de même que de plus en plus de carrières politiques semblent se décider en fonction de critères personnels plutôt que pour la défense de valeurs: «Mais cela ne devrait pas durer, car l'électorat se rend compte que cela favorise une politique sans idée et que rien ne bouge.»

Polarisation politique

Il constate, ces quatre dernières années, un changement fondamental de la donne politique. En Suisse alémanique, l'avancée des thèses populistes de l'Union démocratique du centre tient le PDC et les radicaux à la gorge et les pousse à politiser toujours plus à droite. Le conseiller national se demande quelle est sa place dans cette constellation. Il n'est donc pas question de briguer la présidence du parti après octobre pour trouver un nouvel élan, car les chrétiens-sociaux sont devenus par trop minoritaires. La tentation sécessionniste à la fribourgeoise ne l'intéresse pas plus. A l'image d'un Jean-François Roth, il voit à terme un paysage politique bipolaire.

«Un rôle d'aiguillon»

Simon Epiney, président du groupe romand des PDC aux Chambres, relativise la dernière mise à l'écart du Saint-Gallois: «Il n'est pas sûr qu'il aurait trouvé sa place au Conseil des Etats.» Au National au contraire, on a un besoin impératif de ses talents d'innovateur et de négociateur pour concilier les intérêts de l'économie et des employés. Simon Epiney estime aussi que son parti n'a pas galvaudé les qualités de son camarade.

En tant que membre du comité de groupe, Eugen David a toujours été très actif et associé aux décisions du parti pour les thèmes importants, pour autant que son agenda le permette. «Par ses positions frondeuses, il restera un élément essentiel du groupe. Il va continuer de jouer ce rôle d'aiguillon qui dérange les tenants de l'économie, mais que nous, Romands, apprécions.»