La clé des Roseraies Hauser de Vaumarcus se trouve sous le paillasson, définitivement. En juin dernier, Bernard Hauser, l'un des deux derniers rosiéristes de Suisse, vendait effectivement ses derniers plants. Avec amertume bien sûr, puisqu'il venait de prendre la décision de liquider l'entreprise familiale créée en 1871. Fatigué de se battre pour la survie de son commerce, usé physiquement aussi, Bernard Hauser dépose les armes avec une maigre consolation: Vaumarcus répondra encore longtemps au joli nom de «Village des roses».

Bernard Hauser a poussé au beau milieu d'elles, dans les jambes de Pierre, son père, et de Victor, son grand-père. Tout gosse, il rêvait de consacrer son existence à la «reine des fleurs». Un rêve qu'il réalisera par la suite en reprenant l'exploitation de ses aïeux. Ce que le jeune Hauser n'imaginait par contre pas, c'est qu'un jour, la vie allait l'obliger à sectionner le cordon ombilical qui liait les siens aux couleurs et aux parfums des rosiers depuis plus d'un siècle. La réalité économique l'a pourtant rattrapé, alors qu'il n'a que 52 ans.

«Les Suisses sont les plus gros consommateurs de plantes et de fleurs du monde, mais le pays ne montre aucun intérêt politique pour la production horticole indigène. Ces dix dernières années, plus de cent entreprises familiales ont disparu. Aujourd'hui, c'est notre tour. La concurrence aura finalement eu raison de la foi que nous avions en notre profession.» Concurrence qui, aujourd'hui, est avant tout le fait de producteurs des pays de l'UE.

S'il parle à la première personne du pluriel, Bernard Hauser le fait parce que Sue, son épouse d'origine britannique, vit le même amour que lui pour la rose: «Cette fleur est à l'origine de notre rencontre. Sue créait de nouvelles variétés pour un rosiériste anglais. Par la suite, c'est elle qui s'est chargée de donner naissance à de nouvelles plantes ici, à Vaumarcus.»

Deux créations de Sue Hauser resteront à jamais gravées dans sa mémoire et dans celle de son mari: les roses Sweet Mimi et Ricky: «Notre fille se prénomme Michelle, alors que notre fils s'appelle Richard», commente simplement le père, avec beaucoup de tendresse dans le regard.

Parler de passion en évoquant la relation qui unit Bernard Hauser à la rose reste en deçà de la vérité. Un bouquet est en lui en permanence: «L'homme est intimement lié à cette fleur. Il l'adore pour ses coloris, pour son odeur, pour son goût… Chaque rose a une histoire, une belle histoire. Et puis, la rose ravive toujours un souvenir pour qui la reçoit comme pour qui l'a offerte.»

L'horticulteur de Vaumarcus apprécie justement les contacts qui se nouent grâce à la fleur. Et c'est peut-être cela qui l'a perdu: «Nous sommes toujours restés fidèles à la clientèle de détail. Chaque année, elle venait chez nous choisir ses plants parmi les 80 000 rosiers qui fleurissaient sur nos six hectares de terre. Avec le temps, la clientèle a diminué. L'ouverture des garden-centers y est pour quelque chose, comme le fait que Vaumarcus soit particulièrement décentré.»

Désormais, Bernard Hauser est fâché avec l'homme. Plus exactement avec la société de consommation que celui-ci a créée: «La rose vit. Or, elle est devenue une vulgaire marchandise qu'on vend comme une paire de chaussures. La priorité va à la rentabilité et non à la qualité. L'horticulture est aujourd'hui une industrie contre laquelle l'artisan ne peut pas lutter.»

Celui qui restera comme le dernier rosiériste de Vaumarcus joue cependant la transparence. Il dit avoir fait une erreur il y a quelques années lors de négociations visant un achat de terrains. Et il se souvient surtout n'avoir pas pris un virage qui s'imposait probablement: «J'ai toujours refusé de vendre des rosiers en pot et des fleurs coupées. Cela m'a peut-être été fatal, mais je ne regrette rien.»

Une dernière exploitation en Suisse

Auprès de la dernière exploitation du pays exclusivement consacrée aux rosiers, on reconnaît avoir pris le bon vent: «Si notre société est saine, elle le doit sans doute aux rosiers en pot et aux fleurs coupées. Ceci dit, le mot vacances n'existe toujours pas dans notre vocabulaire», précise Ernest Tschanz (74 ans), qui a remis entre les mains de ses fils l'avenir de son entreprise horticole, les Roseraies Tschanz, à Lausanne.

Pour sa part, Bernard Hauser ne parle du futur qu'avec quelques inquiétudes. L'homme ne sait pas ce qu'il va faire, même s'il a une idée derrière la tête: «Pourquoi ne pourrais-je pas travailler en tant que consultant? Il y a probablement quelque chose à faire dans ce domaine.»

Le Neuchâtelois pense qu'il pourra rebondir sur le terrain de l'encadrement pour une bonne raison: il mesure parfaitement le besoin en conseils exprimé par les jardiniers du dimanche. Avec un plaisir intact, Bernard Hauser participe en effet depuis plus de 20 ans à l'inusable «Monsieur Jardinier» de La Première.