Les questions ont fusé. En marge du Conseil des ministres de la Justice et des Affaires Intérieures de l’UE, Eveline Widmer-Schlumpf a dû répondre en long et en large lundi à Bruxelles à ses homologues européens sur l’interdiction des minarets. Avec trois arguments majeurs: la complexité de la démocratie directe helvétique; la spécificité de la votation et l’impact sur le vote de dimanche du sentiment grandissant d’insécurité de la population suisse face à la remise en cause du secret bancaire, à l’afflux de travailleurs étrangers et à l’augmentation du chômage.

Sur l’impact de la complexe démocratie directe helvétique, la cheffe du Département de la Justice n’a pas eu besoin d’élaborer. Le fait que, dès ce matin, plusieurs leaders populistes européens comme le Néerlandais Geert Wilders réclament à leur tour l’organisation d’un référendum similaire a rappelé aux Vingt-Sept combien le sujet est sensible au sein de toutes les populations de l’UE.

En Belgique, le mouvement extrêmiste flamand Vlaams Belang a, lui aussi, embrayé sur cette demande référendaire, comme le craignaient beaucoup d’observateurs depuis dimanche soir: «Le minaret fait peur (...) expliquait ainsi ce matin l’éditorial du quotidien belge francophone «Le Soir». Il y a gros à parier que si la votation existait en Belgique, une majorité de citoyens se prononceraient contre, eux aussi. Fascistes notoires et néo-populistes se faisant fort d’attiser les passions les plus basses ».

Une évidence qui a conduit beaucoup de ministres de l’Intérieur de l’UE à éluder le sujet en marge de leur Conseil à Bruxelles. «Le non suisse relève du préjugé a timidement déclaré l’actuelle présidence suédoise de l’Union.» «Je suis un peu scandalisé par cette décision a pour sa part commenté le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner. Elle est négative pour ce qui concerne les inquiétudes mêmes des Suisses. Car si on ne peut pas construire de minarets, cela veut dire qu’on opprime une religion. »

La nuance entre minarets et religion a été, à Bruxelles, le deuxième argument de Mme Widmer Schlumpf. «Ma priorité a été d’expliquer que cette votation n’est pas contre la liberté de religion, mais contre les minarets dans les lieux de culte» a-t-elle commenté. Tout en admettant l’évidence: «Ce résultat n’est pas un signe très bon pour la Suisse. Il me faudra expliquer que l’on respecte la liberté de la foi».

La Conseillère fédérale UDC a ensuite ramené l’explication sur le terrain de la peur et de l’insécurité. Évoquant les attaques internationales contre le secret bancaire, les problèmes causés par l’afflux de travailleurs étrangers depuis l’entrée en vigueur de la libre-circulation, et aussi le choc frontal avec la Libye - Mme Widmer Schlumpf a reconnu que la Confédération a demandé, sur ce sujet, d’être consultée sur la délivrance de visas Schengen aux Libyens, entraînant la suspension de visas de transit pour plusieurs de ses dirigeants ou personnalités -, la cheffe du Département de la Justice a établi un parallèle entre le vote sur les minarets et ces «pressions». «Les Suisses ont peur et cela favorise les amalgames» a-t-elle expliqué.

Ces explications, toutefois, n’empêchent pas les réactions très négatives des Européens. Avec l’interdiction des minarets, la Suisse vient dans les faits de raviver au cœur de l’UE la querelle sur l’islam: «Qu’est-ce que ce vote sinon le reflet d’un montée de l’extrémisme anti-musulman très comparable à celle qui a conduit le populiste néerlandais Geert Wilders à caracoler en tête des récentes élections aux Pays-Bas?» confie une défenseure des droits de l’homme basée à Amsterdam.

Le parallèle entre le vote démocratique helvétique et le brûlot vidéo de Geert Wilders, dont le film «Fitnah» dénonce la violence inhérente à l’islam selon lui, était en effet ce matin dans tous les esprits à Bruxelles: «Ce qui ressort de ce vote est l’impression de sectarisme suisse reconnaît Alain Deletroz, vice-président de l’International Crisis Group, un centre d’études des conflits réputé basé dans la capitale belge. Cela va risquer de se payer très cher sur le plan de l’action diplomatique suisse, en Europe et surtout vis-à-vis du monde musulman.

Un alarmisme partagé par la fondation «Bridging the Gulf» qui, à partir des Pays-Bas, soutient le tissu démocratique dans les pays du Golfe: «Cette montée de l’extrémisme européen inquiète partout dans le monde arabe, confie sa porte-parole. Voir la Suisse, traditionnellement considérée comme un hâvre de paix par les élites du Golfe persique, voter ce type d’interdiction est un développement très négatif ».

Ironie du calendrier, le Conseil des ministres de la Justice qui s’est tenu ce lundi à Bruxelles a discuté de la création d’une nouvelle instance commune aux pays de l’espace Schengen sur les questions de sécurité. Les ministres on entendu le rapport du coordinateur contreterroriste de l’UE, Gilles de Kerckhove. Lequel s’est à plusieurs reprises inquiété de la vulnérabilité de l’Union européenne à la menace terroriste. M. De Kerckhove avait d’ailleurs, en février dernier, demandé que la stratégie européenne lancée en 2005, visant à prévenir le recrutement et la radicalisation des jeunes musulmans, soit maintenue et approfondie. Ce plan entendait aussi analyser les causes qui conduisent des jeunes à adhérer aux idées radicales puis, pour certains d’entre eux, à s’engager dans des mouvements violents.

Une série d’études diligentées par la Commission en 2008 et 2009 - qui ne prennent pas en compte la Suisse mais révèlent des tendances communes à l’ensemble des pays de l’UE -, se rejoignent pour désigner les principaux lieux de la radicalisation islamiste: les prisons, les établissements d’enseignement et Internet, devenu l’endroit du «recrutement virtuel». Ils invitent les Etats membres à établir des moyens humains et techniques et à développer un «contre-discours» susceptible d’endiguer la propagande radicale sur la Toile. Une riposte que la Suisse, ces jours-ci, aura bien du mal à engager.