Populaire, antinucléaire, critique envers les banques et ministre des Finances compétente, il n’y a, pour la gauche et les démocrates-chrétiens, aucune raison de ne pas réélire Eveline Widmer-Schlumpf le 14 décembre. A la trappe les couacs de sa gestion à la tête du Département de justice et police, l’affaire Roman Polanski ou la réforme désastreuse de l’Office fédérale des migrations, oubliée l’amertume des socialistes après la dernière distribution des départements. Il y a chez la conseillère fédérale, en plus de son goût indiscutable pour le pouvoir, une étonnante faculté à se tirer d’affaire, à se fondre dans le paysage.

C’est son côté souris grise. De la discrétion en tout. Jamais un ton plus haut que l’autre, jamais une émotion qui perce sous le discours, rarement un vêtement de couleur. Rien qui laisse deviner un penchant pour la personnalisation de la politique.

Qu’elle vote pour la sortie du nucléaire, serre la vis réglementaire aux banques, prépare une réforme écologique de la fiscalité à quelques semaines de la date fatidique du 14 décembre, personne n’irait imaginer qu’elle donne des gages aux Verts et aux socialistes pour s’assurer leur soutien. «De telles stratégies ne sont pas dans son caractère ni dans sa manière de travailler», assure un de ses anciens collaborateurs. Pour elle, l’Etat est une institution intouchable.

Il ne faut pas être naïf. «Eveline Widmer-Schlumpf est une femme de tête. Elle a de l’ambition, c’est normal. Elle sait où elle veut aller et a bien l’intention de garder sa place. Et pour cela elle a bien évalué ses chances et les opportunités», assure le Fribourgeois Urs Schwaller (PDC).

En tout cas, de la grisaille, elle a su jusqu’ici habilement profiter. Cet été, elle avait contribué, aux côtés du ministre de l’Economie, Johann Schneider-Ammann, à ficeler un paquet de 2 milliards de francs pour venir en aide à l’industrie d’exportation et au tourisme accablés par la surévaluation du franc. Après des semaines d’hésitation et une pluie de critiques, le paquet avait fondu à quelque 870 millions. Mais comme les doutes se multipliaient sur l’opportunité d’une telle intervention étatique, Eveline Widmer-Schlumpf est rentrée dans l’ombre, laissant son collègue de l’Economie porter seul le chapeau.

Cette façon d’échapper aux responsabilités est particulièrement mal ressentie dans l’affaire des milliers de demandes d’asile «oubliées» dans les ambassades de Damas et du Caire. Alors que son prédécesseur, Christoph Blocher, admettait avoir été informé de la situation en Syrie et en Egypte par les diplomates et ses propres collaborateurs, Eveline Widmer-Schlumpf s’est empressée de dégager sa responsabilité politique, affirmant avoir été tenue à l’écart.

Ni l’opinion ni les parlementaires ne semblent lui en tenir rigueur. Près de 70% des Suisses souhaitent sa réélection, selon un récent sondage. Le public a surtout retenu son opposition face à Christoph Blocher, qu’elle a contribué à écarter du pouvoir en acceptant de reprendre sa place. Son courage, aussi, pour oser affronter sa mise à ban de son propre parti. On lui reconnaît de la ténacité et une compétence indiscutée en matière financière. On se souvient qu’elle avait dirigé de main de maître le dossier d’UBS sous la menace des Etats-Unis, durant la maladie de son prédécesseur, Hans-Rudolf Merz, en automne 2008. On a apprécié qu’elle fasse la leçon aux grandes banques UBS et Credit Suisse pour leur comportement répréhensible sur le marché américain.

L’image qu’elle donne d’elle-même plaît. Dans ce pays qui n’aime pas les têtes qui dépassent, peu importe qu’elle ne brille ni par son charisme ni par ses talents oratoires ou encore une vision personnelle du rôle de l’Etat. On apprécie de savoir qu’elle s’enferme tôt dans son bureau pour éplucher les dossiers, qu’elle vérifie la moindre virgule, qu’elle se nourrit de peu et s’accroche à sa tasse de café. Effacés et durs à la tâche, voilà l’idée que l’on se fait de nos ministres.

«A l’écoute, facile d’accès, respectueuse du parlement, pragmatique et surtout parfaite maîtresse de ses dossiers jusque dans le dernier détail»: à l’instar du conseiller aux Etats vaudois Luc Recordon (Verts), les parlementaires ne tarissent en général pas d’éloge sur la patronne des Finances fédérales. «Elle est excellente dans l’opérationnel. Elle sait ce qu’elle veut: des finances équilibrées qui permettent à l’Etat de remplir sa tâche. Ce n’est pas une ultra-libérale. Elle ne cherchera pas à faire des économies pour le plaisir d’économiser. Elle ne croit pas que le marché règlera tout. Elle n’est pas sur la ligne de Hans-Rudolf Merz», apprécie Urs Schwaller, qui la connaît de la période où elle dirigeait les Finances du canton des Grisons.

Pour ses anciens collaborateurs de Justice et Police, l’image est plus ambiguë, notamment en raison de la valse du personnel, des départs d’une demi-douzaine de collaborateurs proches poussés vers la sortie qui lui ont fait une réputation de «flingueuse». Pour cet ancien proche collaborateur, «c’est une personnalité opiniâtre. Elle peut vite s’enfermer quand elle rencontre de l’opposition. Elle a du mal à accepter les avis divergents. On la qualifiait de «Beratungresistent» – imperméable aux conseils.»

Si tout le monde loue son absence d’idéologie, son pragmatisme, c’est sans doute aussi parce qu’elle ne cultive pas une vision de l’Etat bien particulière, confirme un ancien fonctionnaire de Justice et Police. «Elle fonctionne en administratrice, pas en politique. Elle est persuadée que la bonne utilisation des instruments législatifs et des processus administratifs peut conduire à des résultats. Mais sa communication manque de visibilité.» Dès lors, contrairement à ses prédécesseurs Arnold Koller ou Christoph Blocher, elle n’a pas su développer une stratégie en matière de politique migratoire. «Elle s’est bornée à appliquer rigoureusement les dispositions très restrictives décidées sous l’ère Blocher.»

L’Etat est, pour elle, une institution qui doit fonctionner, réglementer, sans autre objectif que de réguler les rapports avec les citoyens. Cette logique mécanique a abouti à l’arrestation du cinéaste Roman Polanski et aux complications diplomatiques qui en ont découlé. C’est ainsi qu’il faut comprendre son idée bizarre d’une ordonnance réglementant la prise en charge des enfants par des parents proches. Le fameux «diplôme de grand-mère ou grand-père» indispensable à la garde des petits-enfants.

Ou le projet «Swissness», destiné à renforcer la protection de la désignation «Suisse» et de la croix helvétique sur les produits. «Elle s’est laissée refiler un projet tout fait par l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle, sans consulter les principaux intéressés, les producteurs, les grands groupes comme Nestlé, Coop ou Migros. Ce sont les parlementaires qui ont dû préciser le texte», regrette un représentant de l’économie.

Sur le projet de nouvelle taxation des vins et bières, sorti juste avant les élections, il ne lui aura finalement fallu que trois jours pour comprendre l’enjeu politique et revenir en arrière. La dimension politique semble aussi avoir un peu échappé à la ministre des Finances, «du moins au début», s’agissant des négociations menées avec les Etats-Unis au sujet de l’accord fiscal ouvrant la voie à l’entraide administrative, admet Urs Schwaller.

Dans un premier temps, choquée par l’attitude des grandes banques, la ministre des Finances semblait avoir accédé à toutes les demandes américaines pour la levée du secret bancaire. Les députés n’avaient d’ailleurs guère apprécié le manque de clarté du message additionnel du Conseil fédéral que la presse alémanique avait appelée «opération nuit et brouillard».

Mais Eveline Widmer-Schlumpf apprend vite. Plus à l’aise aux Finances qu’à Justice et Police, où elle semblait dépérir, elle a vite sur se montrer une technicienne incollable. Le PS, qui, avec Simonetta Sommaruga, a dû reprendre le Département de justice et police qu’il ne voulait pas, a passé l’éponge. Il en veut davantage à l’organisatrice du coup, Doris Leuthard, qu’à la conseillère fédérale des Grison. Même s’ils ont des doutes sur la conversion écologique de l’intéressée, qui ne s’était jamais exprimée sur le sujet, les Verts sont prêts à la soutenir. Et comme on ne demande pas à un ministre des Finances d’avoir une vision de l’Etat… D’ailleurs, son meilleur atout, devant l’Assemblée fédérale, reste la haine implacable que lui vouent l’UDC et sa presse affiliée.