Genève est, après Bâle-Ville, le canton suisse où le nombre de locataires est le plus élevé du pays. Pendant des années, les milieux les défendant ont investi le terrain politique en multipliant initiatives et référendums, et en élisant nombre des leurs à des postes clés: le conseiller national Nils de Dardel doit son ascension au lobby locataire, de même que l'actuel conseiller d'Etat en charge du logement, le socialiste Laurent Moutinot, et deux de ses prédécesseurs, Christian Grobet et Bernard Ziegler. Dans le camp adverse, d'apathie en défaites, les milieux immobiliers ont passivement encaissé les coups durant près de deux décennies.

L'arrivée d'une majorité de gauche au parlement semble avoir changé les choses. Depuis deux ans, les milieux de défense de la propriété se sont réveillés. Ces dix-huit derniers mois, la Chambre genevoise immobilière (CGI) a lancé, avec succès, deux référendums sur des sujets touchant de près la propriété. Elle a tout d'abord combattu une augmentation des impôts immobiliers, refusée par 66,26% des citoyens le 7 juin 1998, après avoir engrangé en trois semaines le plus grand nombre de signatures (plus de 36 000) jamais récoltées à Genève. En mars dernier, la CGI déposait 12 754 nouvelles signatures contre une nouvelle législation sur les transformations et rénovations d'immeubles, qui sera soumise au peuple le 26 septembre prochain.

A peine ce dernier combat lancé, la CGI s'attaque à un troisième os. Elle vient d'annoncer le lancement d'un nouveau référendum, visant cette fois une modification des droits d'enregistrement des sociétés immobilières. De quoi s'agit-il? L'affaire est technique: lorsqu'un nouveau propriétaire acquiert, en son nom, un bien immobilier, il doit honorer un droit d'enregistrement fixé à 3% de la valeur d'acquisition. Par contre, lorsque l'acquisition intervient par le transfert d'actions d'une société immobilière, elle-même propriétaire du bien foncier, elle échappe à cette taxe. Le gouvernement genevois a souhaité mettre fin à cette inégalité et attraper au passage 14 millions de recettes supplémentaires chaque année. Le 24 juin, 40 députés de l'Alternative ont donné suite à cette proposition à laquelle 37 députés de l'Entente se sont opposés.

Pour Mark Muller, secrétaire général de la CGI, ce troisième référendum vise à lutter contre une nouvelle augmentation d'impôt, qui frappe une fois de plus la propriété foncière. «Le peuple ne veut plus d'augmentation d'impôt, et il était de notre devoir de défendre nos 5000 membres dans ce nouveau combat.» Forte du succès de ses deux derniers référendums, la CGI adressera un mailing ciblé à la fin de cette semaine déjà. Le temps presse: le délai pour déposer les 7000 signatures nécessaires échoit le 9 août 1999. «La période n'est pas la meilleure, mais c'est là-dessus que la gauche comptait en agendant le vote fin juin», poursuit Mark Muller.

Quant au sujet même du référendum, il risque d'être politiquement moins porteur que les précédents. Le domaine reste très technique et les sociétés immobilières s'adressent à une clientèle limitée. Le secrétaire général de la CGI en est conscient: «Le sujet est plus compliqué que les précédents.» Les milieux économiques sont aussi circonspects. Un haut responsable patronal «s'interroge sur le lancement de ce référendum sur un sujet de cette nature en plein été…». Quant à Renaud Gautier, président du Parti libéral, il soutient le référendum sans grande conviction: «L'intention est louable, mais tombe mal à propos car elle sera extrêmement difficile à expliquer aux citoyens.»