«Nos chers amis suisses voudraient que nous supportions ce qu'eux refusent bec et ongles. Et bien non! Nous ne sommes plus les gentils voisins dociles. Nous ne voulons plus subir les effets négatifs du développement de l'aéroport de Kloten. Défendre la qualité de notre environnement est le seul engagement responsable pris envers les futures générations.»

Rolf Weckesser n'est pas un écologiste rêveur. Le coordinateur des initiatives civiques contre l'aéroport zurichois détaille la «stratégie» de son mouvement avec la détermination du militaire de carrière qu'il fut dans l'aviation allemande. Après une dernière mission dans les Balkans, l'officier supérieur a choisi de passer sa retraite sur les collines du Haut-Rhin, à Stühlingen où il a vécu enfant «quand les avions ne gênaient encore personne».

Doublement du trafic

En vingt ans, le trafic aérien à Kloten a doublé. Plus de 325 000 mouvements ont été enregistrés l'an dernier. Les atterrissages – la moitié des mouvements – sont tous négociés par le nord, les avions virant au-dessus de l'Allemagne quelle que soit leur provenance. Dans 92% des cas, les avions se sont posés l'an dernier sur la piste 14, ce qui suppose, dans la phase d'approche, le survol à basse altitude des villages allemands riverains du Rhin. Cela fait, la journée, un avion toutes les trois minutes. A Hohentengen, juste au bord du Rhin, le vrombissement des réacteurs est quasi permanent. Pendant ce temps, le sud du canton de Zurich, riche à souhait, est épargné.

En l'absence d'un partage équitable des nuisances entre les deux Etats, Berlin imposera des conditions restrictives de survol de son territoire à partir du 1er juin prochain. Or les exploitants de Kloten et l'Office fédéral de l'aviation civile (OFAC) ont rompu les négociations avec les Allemands en février. «Nous étions dans l'impasse», justifie-t-on à l'OFAC. Le camp suisse s'en remet au conseiller fédéral Moritz Leuenberger qui va traiter directement avec son homologue, Kurt Bodewig. Leur réunion, décisive, devrait avoir lieu en avril, encore avant Pâques.

Mais n'est-il pas déjà trop tard? A l'ambassade de suisse à Berlin, on s'inquiète: «Les habitants du Haut-Rhin ont réussi à faire d'un problème local un grave différend national qui risque de peser durablement sur les relations germano-helvétiques.» Chacune des 32 communes du district frontalier de Waldshut (165 000 habitants au nord du Rhin, entre Bâle et Schaffhouse) a créé son initiative civique contre Kloten. Le mouvement est largement relayé à Stuttgart par tous les partis en campagne électorale: le Land du Bade Wurtemberg réélit son personnel politique pour cinq ans le 25 mars. Impossible pour le gouvernement allemand de fléchir avant cette échéance. Mais après? L'espoir suisse que la voie sera libre pour une compréhension accrue des «intérêts supérieurs helvétiques» pourrait être déçu. «Le lendemain des élections dans le Bade Wurtemberg, nous entrons en campagne pour les élections nationales de l'automne 2002», avertit Rolf Weckesser.

Envois de missives, pétitions, tenues de meeting: le Haut-Rhin allemand se démultiplie pour augmenter la pression sur le gouvernement Schröder. Cette semaine, le «gouverneur» du district de Waldshut, Bernhard Wütz, informera ses administrés sur le conflit. «J'ai confiance dans notre gouvernement, explique-t-il. Il n'y a aucune raison que Berlin fasse preuve de souplesse. Les Suisses n'ont fait aucune proposition sérieuse allant dans le sens de nos intérêts.» Bernhard Wütz défend sa région contre Kloten depuis plus de vingt ans. Il aligne les chiffres, les dates, les décisions. «Nous n'en voulons pas aux Suisses avec qui nous coopérons pour épurer nos eaux, gérer nos déchets, organiser des échanges scolaires, planifier des transports en commun, etc. L'aéroport de Kloten est seul en cause: il n'a pas pris au sérieux nos doléances.»

Jeudi soir, la présidente d'une des communes dorées de Zurich (Uster) était à Hohentengen pour défendre «le point de vue suisse». Dénonçant «le diktat allemand», elle s'est fait l'avocate de la «souveraineté helvétique». «Il en va des intérêts vitaux de mon pays», insiste-t-elle lourdement. «D'accord pour l'aéroport suisse, mais gardez les nuisances pour vous», lui répond le public. Martin Benz, le maire de Hohentengen, se déclare écœuré devant l'arrogance zurichoise: «Depuis des années, l'aéroport et le canton nous mentent. Nous ne sommes associés à rien et nous ne pouvons rien décider. Nous serions juste bons pour fermer nos gueules et supporter les nuisances que les millionnaires zurichois, qui votent, refusent.»

Nervosité

La nervosité a gagné les communes de la Goldküste zurichoise alors que l'échéance se précise. Le district d'Uster a écrit à Moritz Leuenberger, le priant de ne pas céder «devant l'intransigeance» des voisins. Les Allemands trouvent toutefois des soutiens en Suisse. Le médecin argovien Heinz Hedinger, de Kaiserstuhl, dénonce à son tour «l'arrogance sans limite» des Zurichois. Sa lettre publiée dans le Zurzacher Volkblatt circule du côté allemand du Rhin. Il y épingle la rétention systématique d'informations gênantes de la part des autorités zurichoises; il dénonce leur machiavélisme quand elles construisirent la piste 14 de sorte que cet axe d'atterrissage épargne la commune zurichoise peuplée de Bülach au détriment des communes argoviennes et allemandes «qui n'avaient rien à dire».

Côté allemand, les exploitants de Kloten sont accusés de «refouler la réalité» quand ils rêvent d'agrandir encore «leur bijou». Rolf Weckesser avertit: «Les délires de grandeur pour Kloten ne sont pas compatibles avec un environnement exigu comme celui de notre région. Si la Suisse SA veut relever le défi, c'est son libre choix. Mais, s'il vous plaît, qu'elle s'acquitte de la facture!»