Devant la justice

Il avait tout du candidat idéal pour subir les pratiques punitives de la police lausannoise. Ali, de son deuxième nom, un jeune Erythréen, adolescent agité et impoli, affirme avoir été abandonné par une patrouille au petit matin et dans un lieu désert non sans avoir reçu une bonne dose de spray au poivre. Depuis six ans et demi, les agents impliqués nient ces excès avec vigueur et avec la bénédiction de la justice vaudoise qui a prononcé, par deux fois, des acquittements. Le troisième procès, qui s’est ouvert mardi à Yverdon, sera peut-être le bon pour le plaignant. Le Tribunal fédéral a en effet estimé que le témoignage accablant d’un ancien inspecteur devait être apprécié à sa juste valeur.

Face au Tribunal de police de la Broye et du Nord vaudois, le témoin en question a expliqué une nouvelle fois – mais avec plus de détails – pourquoi il n’avait pas été étonné lorsque les rumeurs ont commencé à courir au sujet d’une intervention qui s’était mal terminée, en 2006, une nuit de réveillon. Cet ancien de police-secours, passé à la brigade de la jeunesse avant de quitter le métier pour le privé, était bien placé pour savoir que les «déplacements forcés», comme il les appelle, parfois agrémentés d’un «petit supplément» sous forme de coups ou de jets de poivre, étaient monnaie courante dans la maison. «La police de Prilly avait même protesté auprès de notre hiérarchie car ses agents en avaient assez de retrouver nos clients dans leurs champs et nous avons été priés d’éviter ce lieu», précise-t-il.

«Une bonne leçon»

L’ancien inspecteur avoue avoir lui-même participé à ces opérations qu’il qualifie, avec le recul, «d’activité pas très glorieuse». En substance, dealers supposés et autres indésirables dont les agents ne savaient pas trop que faire étaient souvent emmenés manu militari dans le bois de Sauvabelin ou dans une autre zone reculée et abandonnés sur place. «Par dépit mais aussi pour leur donner une bonne leçon», ajoutera l’ex-policier. Ce sont surtout les ressortissants d’ex-Yougoslavie ou les Africains qui faisaient les frais de cette méthode. «Tout le monde savait que ce n’étaient pas des comportements à avoir.» Hiérarchie comprise.

En entendant parler du traitement possiblement réservé à Ali, ce jeune de 16 ans qu’il connaissait bien pour avoir enquêté sur ses bêtises d’adolescent, le témoin s’est dit que c’était compatible avec ce qui se passait dans la maison et qu’il fallait bien que tout cela sorte un jour (un autre policier a depuis lors été condamné pour un détour par Sauvabelin). D’ailleurs, assure encore le témoin, l’une des cinq personnes de la patrouille incriminée s’était confiée à lui et à une collègue, lors du café matinal, en disant qu’une «version avait été arrangée pour l’enquête».

Les yeux dans les yeux

Les deux accusés, le brigadier-chef de patrouille et l’agent qui aurait manié le spray, n’en démordent pas. Jamais ils ne sont allés jusqu’au bois avec le jeune Ali et jamais ce dernier n’a reçu la moindre dose de poivre. Le responsable assure avoir embarqué ce garçon excité à bord du fourgon pour éviter qu’il ne crée un scandale en plein centre et l’avoir fait descendre au moment où une autre intervention (finalement annulée) exigeait leur présence.

Où pensait-il l’emmener? Le chef de patrouille ne sait pas trop. Il n’avait pas encore décidé si Ali devait être ramené chez lui, conduit au poste ou éloigné (mais seulement un peu) du lieu sensible. «Le but n’était en aucun cas de lui nuire», assure l’accusé. Les directives concernant les mineurs ne permettaient pourtant pas, dira l’ancien inspecteur, d’abandonner ainsi un jeune dans la rue ou même de le laisser partir après une interpellation sans accord parental.

Coriace, Ali tient tête depuis des années dans cette interminable procédure. C’est sa parole contre celle de cinq policiers. Le rappel des conséquences d’une dénonciation calomnieuse, soulignée d’entrée de cause par le président Eric Eckert, ne fera pas trembler le jeune homme. Il se rappelle très bien du lieu où il a supplié les agents de ne pas l’abandonner. C’est le chemin qu’il empruntait régulièrement pour aller à la gym avec sa classe.

Le président Eckert tentera encore de provoquer une capitulation en demandant aux accusés et au plaignant de se regarder «les yeux dans les yeux» et de répéter ce qui s’est passé. Chacun campe sur ses positions. «Il y a donc quelqu’un qui ment», soupire le juge. A lui de dire, à l’issue des trois jours d’audience qui vont suivre, si Ali est un affabulateur rancunier ou si les policiers ont trop à perdre pour avouer enfin un dérapage.