Deux jeunes filles s'en vont au stade, bras dessus, bras dessous. L'une habillée aux couleurs de la Suisse, l'autre peinturlurée du vert et rouge italien. Elles chantent le long de la route des Jeunes, à Genève, devenue pour l'occasion un gigantesque parking. On attend 30000 spectateurs.

Plus loin, un supporter de la Nati a hissé sur ses épaules un gamin grimé en «tifosi». Connivences apaisantes. Les forces de sécurité regardent passer tout ce joli monde. On est détendu. Preuve que le football peut proposer autre chose que les images détestables du récent Bâle-Zurich.

Les portraits-robots du hooligan

L'enjeu ce soir-là est, il est vrai, assez faible: la rencontre, avant le Mondial allemand, est amicale, entre Suisses et Italiens. Il reste que ces derniers traînent souvent derrière eux quelques «ultras» adeptes du salut fasciste et que 1000 hooligans seraient aujourd'hui plus ou moins actifs chez nous. Un face-à-face à Genève est possible.

Forte mobilisation policière donc et consignes strictes, telles que fouilles au corps et interdiction de vente d'alcool dans et autour du stade. «Mais un hooligan n'est pas uniquement un crâne rasé qui se déplace avec sa horde, prévient un officier. Ça peut être deux ou trois gamins avinés capables d'entraîner toute une tribune dans une bagarre générale.»

Le gros computer à quatre roues

Le stade se remplit peu à peu, sans tension. Le dispositif sécuritaire demeure discret. Un escadron ici et là, en retrait, presque dans la pénombre. Il faut aller derrière le stade, sous la tribune d'honneur là où ne circulent que des «badgés», pour se faire une idée du déploiement des forces de police.

Beaucoup de véhicules, des hommes et des femmes en uniforme ou en civil, des agents italiens, aussi appelés «spotters», qui tout à l'heure enfileront un jean et un blouson et se mêleront aux tifosis afin de repérer les individus à risque.

A deux ans de l'Euro, qui verra Genève accueillir trois rencontres, les polices collaborent dans la lutte contre le hooliganisme. Egalement présents au côté de leurs hôtes suisses, deux instructeurs français en maintien de l'ordre. Mission: observation. Ils n'en diront pas plus.

Les gendarmes suisses, eux, sont autorisés à parler. Serge* a pris place dans une fourgonnette, que l'un de ses collègues a baptisée «le gros computer à quatre roues». Trois autres gendarmes à l'intérieur, des ordinateurs, des micros, des téléphones, une myriade de petites lumières du plus bel effet.

Nous sommes à bord du véhicule de commandement high-tech de la police genevoise. Un bel objet flambant neuf qui sent encore la housse en plastique. Sur les écrans plats figure le stade et scintillent d'innombrables petits points.

Une caresse sur le trackpad et c'est tout le quartier de la Praille qui apparaît, puis les Acacias, Carouge, Rive, tout Genève si l'on veut. «Chaque petit point correspond à un chef de groupe, indique Serge. Tout le dispositif est ainsi localisé. Si l'escadron se déplace, l'icône suit le même mouvement.»

Le système a pour nom savant GeoGeny. L'élément primordial est le Secufone, un téléphone à écran tactile que l'on accroche à la ceinture. Ce soir-là, ces terminaux mobiles équipent 70 chefs d'escadron.

Ecran surdoué

Christophe Privet, jeune patron de la société montreusienne CPR Groupe, est «sur zone», prodiguant des conseils aux gendarmes. GeoGeny est le bébé de CPR Groupe, son application-phare.

Christophe explique: «Ce système est la première interface géorelationnelle développée en Suisse. Il permet à une centrale de connaître en temps réel la position des personnes sur le terrain mais aussi de communiquer entre elles avec le GPS qui, grâce à 24 satellites, indique une position à dix mètres près. La téléphonie GSM transmet ensuite les données à la centrale.»

Les initiés comprendront sans doute, les autres un peu moins. Illustration: un bip tout à coup. Un message arrive sur l'écran du téléphone, sorte de SMS: «19h11, arrivée des supporters suisses, calmes.»

«Chaque porteur de Secufone lit la même chose au même moment, commente le capitaine Christian Pasquier, qui dirige le PC front. L'immense avantage est que cela libère le réseau radio, qui est souvent très chargé. Les ondes sont moins polluées.»

GeoGeny a déjà été adopté par le Montreux Jazz Festival et la Lake Parade de Genève. Le Service du feu de Montreux, également équipé, a été séduit à la fois par son système de navigation très perfectionné, qui donne la route la plus rapide, et son écran «surdoué», capable de visualiser les bornes hydrantes de la zone ainsi que leur débit et leur pression.

La police genevoise a décidé de tester le système lors des trois matches amicaux pré-Mondial de la Praille. Les personnels ont été formés par les collaborateurs de Christophe Privet, et le matériel a été loué à un prix qui n'a pas été révélé.

Des supporters - le bras tendu

L'heure est aux hymnes dans le stade. Quelques ultras de la Squadra Azzurra font le salut romain. Geste interdit en Italie, mais pas en Suisse, où aucune loi ne le rend répréhensible. Les «fachos» sont repérés. L'info passe.

Olivier, un chef de groupe, pèse et soupèse son Secufone: «L'écran tactile est pratique parce qu'on porte souvent des gants.» Mais de l'avis de tous les officiers interrogés, l'atout majeur est le bouton rouge de l'appareil, qui peut transmettre discrètement une alerte prioritaire à la centrale.

«On entendra les insultes qu'on nous balance»

«Prenons ce cas de figure: un des nôtres, pris à partie par des énervés, poursuit-il. Il appuie sur l'alarme et on envoie aussitôt le soutien localisé le plus proche. Mieux: pendant ce temps-là, tous les bruits et les échanges de paroles sont enregistrés, ce qui nous permet d'évaluer l'événement en cours.»

Un gendarme, souvent présent dans les quartiers chauds de Genève -dont les Pâquis -, confie: «Ces téléphones seront pratiques là-bas. En cas de suspicion de bavure, les enregistrements sonores trancheront, et puis on entendra les insultes que l'on nous balance souvent.»

«Une quinzaine d'excités dans le vomitoire»

But pour l'Italie, égalisation magistrale de Gygax. La Praille tangue. Les policiers en pause jouent aux cartes. La phase critique à venir est la sortie du stade.

Les Italiens ont pris pour habitude de faire la fête au rond-point de Rive. Il y a quelques années, des fans de la Juventus ont amoché quelques belles voitures.

Un message tombe: «21h35, une quinzaine d'excités dans le vomitoire.» Propos codés? Christian Cudré-Mauroux, le commandant de la gendarmerie, se réjouit: «Le système GeoGeny apporte de la sérénité, on évite le stress de nos agents. On ne les harcèle plus pour qu'ils rappellent sans cesse leur position puisqu'ils sont localisés en permanence sur écran. Ils peuvent ainsi se concentrer sur leurs tâches.»

Des agents pourtant râlent: encore un peu plus de poids à la ceinture et un outil informatique supplémentaire à assimiler. Peu de messages ont été adressés mercredi soir. Parce que l'ambiance fut bon enfant mais aussi parce que ce «beau jouet» fait sans doute encore peur. Christophe Privet rêve maintenant d'équiper les personnes souffrant de la maladie d'Alzheimer. «Où qu'ils se perdent, GeoGeny les localisera à cinq mètres.» Même dans un stade.

*Prénom fictif.