Quel est le rôle du médecin face à un patient qui ne voit d’autre issue que la mort pour mettre fin à ses souffrances? Cette interrogation qui taraude le corps médical, Exit l’a soumise à un millier de personnes de plus de 50 ans, en Suisse alémanique. Les résultats de ce sondage, selon l’association d’aide au suicide, parlent en faveur d’une implication plus active des praticiens. Longtemps jugée contraire à l’activité médicale, l’aide au suicide pourrait-elle s’installer dans les cabinets? La publication du sondage d’Exit intervient alors que se déroule une vaste discussion au sein de la branche, en vue d’une réforme des directives sur l’assistance au suicide.

Etre accompagné, sans jugement

Plus de la moitié des personnes (55%) interrogées par l’institut Link pour le compte d’Exit souhaiteraient que leur médecin leur délivre une ordonnance de natrium pentobarbital (NAP), la potion létale, au cas où ils se trouveraient dans une situation sans issue. La plupart des sondés (56%) attendent de leur docteur qu’il les informe de «tous les aspects de l’aide au suicide». Et trois personnes sur quatre (72%) espèrent que leur praticien leur dira tout ce qu’elles doivent savoir sur le droit à l’autodétermination.

Une écrasante majorité (94%) dit vouloir être accompagnés par leur médecin jusqu’à la fin, «de manière neutre et sans jugement». Et l’influence du professionnel sur le choix du patient à l’orée de la mort n’est pas insignifiante: 24% des participants au sondage affirment qu’ils renonceraient à avaler volontairement une potion létale si leur médecin ne les soutenait pas dans ce choix. En revanche, seul un quart d’entre eux attendent que leur docteur «fasse tout pour prolonger leur vie».

Prenant appui sur les résultats de ce sondage, Exit plaide pour une «norme juridique positive» afin d’encadrer l’aide au suicide. Jusqu’ici, l’association s’était contentée du statut quo: l’aide au suicide n’est pas explicitement autorisée dans la loi, mais elle n’est pas punie lorsqu’elle intervient «sans mobile égoïste», comme le précise l’article 115 du code pénal*. Elle réclame désormais «davantage de clarté» de la part des associations médicales: l’aide au suicide doit être considérée comme une «activité médicale volontaire». Aussi, l’association propose par exemple de modifier l’Ordonnance sur le contrôle des stupéfiants de manière à autoriser explicitement les médecins à prescrire du NAP.

Briser «un tabou»

Car la «zone grise» qui règne actuellement peut avoir un effet dissuasif pour les professionnels, affirme Jürg Wiler, porte-parole d’Exit: «Certains médecins ne souhaitent pas assister un patient vers la mort car cela ne correspond pas à leur éthique et c’est leur droit. D’autres seraient prêts à le faire, mais préfèrent y renoncer car les règles ne sont pas assez claires et un tabou subsiste». En 2010, le parlement avait renoncé à légiférer sur l’aide au suicide.

«L’aide au suicide est autorisée depuis des décennies et les médecins le savent. Ils sont déjà engagés dans la fin de vie de leurs patients», rétorque le président de la Fédération des médecins suisses (FMH), Jürg Schlup. A ses yeux, la population dispose de suffisamment d’information sur l’aide au suicide, très médiatisée. «Ce qu’elle connaît moins, en revanche, ce sont les possibilités remarquables offertes par les soins palliatifs ambulatoires et stationnaires».

Parmi les professionnels, le sujet suscite de vifs débats. La pratique est encadrée par l’Académie Suisse des Sciences Médicales (ASSM), un organe chargé entre autres de clarifier les questions éthiques en lien avec le progrès médical. Ses directives, qui ne s’appliquent qu’aux patients en fin de vie, sont plus restrictives que la pratique des organisations d’aide au suicide. Elles font l’objet en ce moment même d’une vaste discussion en vue d’une réforme, qui pourrait être présentée au public en été 2017. Or Exit redoute que l’organisation ne restreigne le champ d’application de ses activités. «Nous avons des indices allant dans ce sens», affirme Jürg Wiler.

Le rôle du médecin en question

Longtemps, l’ASSM a considéré que l’aide au suicide ne faisait pas partie de l’activité médicale. Elle opère un tournant en 2004: l’aide au suicide est toujours «contraire aux buts de la médecine», mais elle est autorisée, en tant que choix personnel et moral du médecin. «Chaque patient a le droit de disposer de sa personne» et le respect de la volonté du patient est capital, souligne la directive actuelle. S’il accepte de prescrire une potion létale à un patient qui le réclame, le praticien peut donc le faire, tout en s’assurant de certains critères: le malade est capable de discernement, la fin de sa vie est proche et des alternatives lui ont été proposées. Le dernier geste doit être accompli par le patient lui-même, sans quoi il s’apparenterait à un homicide.

Aux yeux de Jérôme Sobel, responsable d’Exit en Suisse romande, pourtant, les médecins sont trop en retrait: «Ils se défaussent sur nous. Comme l’avortement pour les gynécologues, l’aide au suicide devrait à l’avenir faire partie du devoir du médecin traitant, tout en laissant la possibilité d’une objection de conscience». En 2014, l’ASSM avait publié un sondage, réalisé auprès d’un millier de médecins celui-ci, révélateur de l’ambivalence du corps médical sur la question: trois quarts des 1300 professionnels ayant renvoyé le questionnaire estimaient «défendable» que des praticiens puissent fournir une assistance au suicide. Mais seule une minorité d’entre eux se déclaraient prêts à accompagner eux-mêmes un patient jusqu’à la mort.


*Art. 115 du code pénal
«Celui qui, poussé par un mobile égoïste, aura incité une personne au suicide, ou lui aura prêté assistance en vue du suicide, sera, si le suicide a été consommé ou tenté, puni d’une peine privative de liberté de cinq ans au plus ou d’une peine pécuniaire.»