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Des ex-patients qui deviennent soignants

Qui peut mieux aider un patient psychique qu’une personne qui a souffert des mêmes maux?C’est le rôle des «pairs praticiens». La première volée recevra son diplôme mardi

Avoir souffert pour mieux aider ceux qui souffrent

Santé Qui peut mieux aider un patient psychique qu’une personne qui a souffert des mêmes maux?

C’est le rôle des «pairs praticiens». La première volée recevra son diplôme mardi

Imaginez un travail pour lequel, une fois n’est pas coutume, le fait d’avoir des antécédents psychiatriques serait un avantage pour les candidats… En fait, c’était même un prérequis pour les treize personnes qui recevront mardi, à l’Ecole d’études sociales et pédagogiques (EESP) de Lausanne, leur diplôme de «pair praticien». Cette nouvelle formation est en effet réservée aux individus qui ont souffert dans leur santé mentale et qui se sont suffisamment remis pour pouvoir aider d’autres personnes confrontées à des difficultés semblables.

On parle de «pair praticien» ou de «médiateur pair aidant» pour désigner ce nouveau profil de travailleur au sein du système de soins. «Notre rôle est de redonner de l’espoir aux personnes qui traversent des souffrances que nous avons surmontées», explique Iannis McCluskey, un Neuchâtelois de 26 ans qui a connu des problèmes de dépression et qui fait partie de cette première volée. A travers l’exemple de leur propre rétablissement, les pairs praticiens peuvent servir de modèle d’identification et apporter une expertise fondée sur un vécu – on les définit d’ailleurs comme des «experts par expérience».

«Cela ne veut pas dire que je peux donner des astuces aux personnes qui souffrent, précise Iannis McCluskey. Mes problèmes, tout comme les moyens que j’ai trouvés pour m’en sortir, sont très personnels. D’ailleurs, je me suis demandé quel serait le lien entre mon parcours et les personnes que je vais être amené à aider. Peut-être que c’est le fait d’avoir à affronter la souffrance, tout simplement.»

«Le pair praticien n’a pas pour fonction de se substituer aux services de santé mentale existants», ajoute Esther Hartmann, psychologue FSP et chargée de projets pour l’association romande Pro Mente Sana, qui a lancé cette formation l’année dernière en partenariat avec la Coordination romande des associations d’action en santé psychique (Coraasp) et l’EESP. Du fait de son positionnement entre le patient et le personnel soignant traditionnel, le pair praticien est susceptible d’exercer un «effet passerelle» facilitant l’alliance thérapeutique.

Des recherches effectuées dès 1995 par Phyllis Solomon, professeure à la School of Social Work de l’Université de Pennsylvanie, aux Etats-Unis, indiquent que les pairs praticiens font preuve d’une «habileté remarquable pour aider les personnes à adhérer à leur traitement». Selon l’auteure, ils peuvent «être considérés par les équipes soignantes comme des partenaires égaux et être embauchés en tant qu’intervenants à part entière».

Dans la pratique, toutefois, il semble que les pairs praticiens se trouvent, du fait de leur nouveauté sur le marché, dans une sorte de no man’s land professionnel. «Leur engagement repose assez souvent sur un arrangement informel, avec un titre et une fonction qui ne sont pas clairement définis», observe Esther Hartmann. En Suisse alémanique, où une formation ad hoc existe déjà depuis quelques années, ils animent des groupes d’entraide ou interviennent ponctuellement dans le suivi des patients au sein d’une unité de soins, par exemple.

Les premières expériences, faites vers 1985 au Canada et aux Etats-Unis, ont révélé que leur intégration dans les équipes soignantes n’allait pas forcément de soi. Au début, les efforts avaient été concentrés sur leur formation, au détriment de la préparation des équipes qui devaient les accueillir. Résultat, les premiers diplômés se sont plaints d’être regardés en coin. Il s’est avéré que les équipes de soins craignaient, d’une part, une confusion des rôles (il n’est pas exclu qu’un pair praticien se retrouve nez à nez avec un soignant qu’il a connu en tant que patient) et, d’autre part, le risque de rechute.

Cela pose la question des critères de guérison. «Le rétablissement, ce n’est pas de devenir une personne normale, mais quelqu’un de plus humain», se plaît à dire la psychologue Patricia E. Deegan, diagnostiquée schizophrène à l’adolescence et fervente avocate des pairs praticiens en Amérique du Nord. «Nous croyons fondamentalement au rétablissement psychique, souligne Esther Hartmann. Nous ne savons pas combien de temps il prendra, ni comment il surviendra et dans quelle mesure, mais nous sommes persuadés qu’il est possible. En ce sens, l’une des grandes promesses des pairs aidants est d’inviter le personnel soignant et la société à changer de regard sur la maladie psychique.»

Les premiers pairs aidants auraient été formés dans les années 80 au Québec, où l’on en compte actuellement plus d’une centaine. Aux Etats-Unis – autre pays pionnier –, la Géorgie est l’Etat le plus avancé avec 385 diplômés. L’assurance santé nationale gérée par le gouvernement, Medicare, accepte de rembourser leurs prestations, sous certaines conditions, depuis 2007. Les peer support workers, comme on les appelle dans les pays anglo-saxons, sont également connus depuis quelques années au Royaume-Uni, au Danemark et en France. En Suisse alémanique, on en trouverait plusieurs dizaines.

Pro Mente Sana a sélectionné les premiers candidats romands en veillant à respecter un certain équilibre en termes d’âge, de sexe, de canton et de problématique psychique. «Aucun titre universitaire n’est exigé pour commencer cette formation, ce que je trouve positif puisqu’elle est donc ouverte à tout le monde», affirme Iannis McCluskey. Les seuls prérequis sont d’avoir été hospitalisé au moins une fois pour raisons psychiques et de ne pas avoir connu de rechute grave depuis un an. En contrepartie, la formation ne donne pas accès à un diplôme de même valeur qu’un Diploma of Advanced Studies (DAS). Les cours portent sur la psychologie et la pharmacologie, notamment. Ils sont complétés par un stage pratique.

Financièrement, les débuts ne sont généralement pas faciles – en Suisse alémanique, le salaire des premiers pairs aidants était parfois versé sous forme d’avantages matériels. Certains d’entre eux parviennent à présent à vivre de cette nouvelle activité professionnelle. Mais pour la plupart, ce n’est pas encore gagné. «De toute façon, si on devait acheter mes expériences de vie au prix qu’elles m’ont coûté, personne ne pourrait se les payer», ironise Nathalie Lagueux, pair praticienne et coordinatrice au sein de l’Association québécoise des pairs praticiens.

«Nous redonnons espoir aux personnes qui traversent des souffrances que nous avons surmontées»

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