politique

«Les expatriés ont besoin de comprendre notre étrange système»

Le journaliste genevois Pierre Cormon sort un guide de la politique suisse pour les débutants. En anglais et destiné aux expatriés, il tombe à point nommé après le 9 février

«La politique suisse pour les débutants, comment fonctionne ce pays étrange où l’on peut survivre sans connaître le nom du président alors que l’on vote sur à peu près tout.» Le titre et le sous-titre du nouveau livre* de Pierre Cormon – rédigé et édité en anglais – ont une saveur particulière après le tremblement de terre du 9 février. Petit manuel à l’attention des expatriés qui vivent dans ce pays pas comme les autres, il leur explique la Suisse par le menu, du fédéralisme à la concordance, en passant par Christoph Blocher et les droits populaires. Un regard frais qui intéressera aussi ceux qui pensent déjà tout connaître.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire ce livre?

Pierre Cormon: En tant que membre actif du réseau social Glocals, pour les expatriés, j’ai participé à des discussions sur la politique suisse et j’avais l’impression que les gens ne comprenaient pas très bien le système. Le fondateur de Glocals m’a proposé d’organiser un séminaire, «La politique suisse pour les nuls», en 2009. Il a suffi qu’on annonce l’événement pour que 1000 personnes s’inscrivent en cinq heures! Les gens ont posé tellement de questions que je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire.

– Après le tremblement de terre du 9 février, ce livre qui s’adresse aux étrangers tombe à point nommé…

- Effectivement. Le vote a causé une forte émotion. Le besoin de comprendre cet étrange système, le seul qui permette ce genre de vote, est d’autant plus grand.

– Votre livre décrit le système suisse et, notamment, la relation avec l’Union européenne. Est-il toujours d’actualité?

– Les deux pages qui parlent des relations actuelles avec l’UE devront effectivement être actualisées dans une prochaine édition. Mais le chapitre dont vous parlez décrit également les raisons qui rendent les Suisses méfiants par rapport à l’UE. Elles n’ont pas changé le 9 février. Au contraire, elles ont certainement joué un rôle dans le résultat.

– Vous avez sondé la communauté des expatriés, à Genève en particulier. Quelles sont leurs principales interrogations?

– Ils remarquent les affiches politiques dans la rue, les initiatives qui se succèdent, et ce système les interpelle. Plus généralement, ils posent beaucoup de questions sur la politique d’immigration, la criminalité et le logement. A Genève, ils se demandent typiquement pourquoi l’Etat ne peut pas construire 10 000 logements d’un coup pour résoudre la pénurie. Je leur explique que nous ne vivons pas dans un système politique où le gouvernement peut faire ce qu’il veut comme il le veut.

– Dans la campagne sur l’initiative UDC, on a beaucoup entendu les gens se plaindre de «ces expatriés qui ne parlent que l’anglais». Sentent-ils une hostilité croissante à leur égard?

– Leur sentiment, c’est qu’il est très difficile de rencontrer des Suisses, même pour ceux qui parlent français. Quand vous dites que vous êtes d’ici, ils sont très contents. Ils se disent qu’ils vont enfin pouvoir discuter avec un Suisse! Ils ne perçoivent généralement pas d’hostilité, mais plutôt une froideur, particulièrement à Genève où les gens ont la réputation – justifiée – d’être réservés au premier abord. Ça, ça les frustre.

– Craignez-vous que les rapports entre Suisses et expatriés ne se détériorent après le 9 février, que l’incompréhension mutuelle augmente?

– Bien sûr. Le message que les expatriés, comme les frontaliers, perçoivent, c’est qu’ils ne sont pas considérés comme des personnes dont le travail contribue à la prospérité du pays, mais comme un problème. Comment voulez-vous qu’ils le prennent bien? Et lorsque quelqu’un se sent rejeté, cela ne produit jamais de résultats positifs.

– La Suisse vient de remettre en question la libre circulation. Peut-elle devenir un détonateur, avec un effet domino dans toute l’Europe?

– Je ne sais pas si la Suisse peut devenir un détonateur, mais elle peut peser dans la balance, du côté de ceux qui veulent changer de système. Cela commence toujours comme ça: un pays interdit la cigarette et, dix ans après, elle est interdite partout. On peut tout à fait imaginer le même scénario avec la libre circulation. Le Royaume-Uni en débat assez vivement, il pourrait se sentir encouragé par la décision suisse. Et si le Royaume-Uni remet en cause la libre circulation, ça aura un poids autrement plus considérable. L’UE sera d’autant plus intraitable avec la Suisse qu’elle en est consciente et veut éviter cet effet domino.

– Vous consacrez un chapitre à Christoph Blocher, avec une analyse que le résultat du 9 février vient encore confirmer: le chef de file des conservateurs est en fait le plus grand révolutionnaire que la Suisse ait connu depuis le XIXe siècle!

– Il aura effectivement eu une influence énorme sur le système politique suisse. C’est notamment à travers lui que le jeu politique s’est beaucoup durci. Prenez les initiatives. Il y a dix ou 15 ans encore, il était admis que les grands partis s’activent dans l’arène parlementaire, qu’ils s’y affrontent, y négocient et parviennent à trouver des compromis. Les initiatives étaient surtout utilisées par ceux qui n’étaient pas représentés au parlement. Elles étaient généralement rejetées mais donnaient des impulsions utiles. Aujourd’hui, sous l’impulsion de l’UDC, l’initiative est devenue le moyen de contourner le parlement sans avoir à faire de compromis. Cela pose beaucoup de problèmes parce que les projets ne sont jamais satisfaisants du premier coup. Dans le cas de l’immigration de masse, on aurait par exemple pu se demander si les contingents doivent ou non s’appliquer aux fonctionnaires internationaux. Ce qui n’a pas été fait. Le problème de l’initiative, c’est que c’est tout ou rien. On prend ou on rejette en bloc. Et si le texte est mal rédigé… Il n’y a pas grand-chose à faire. Le jeu politique consistait à essayer de s’adapter les uns aux autres en tenant compte de nos différences, à ne pas écraser les perdants. Au lieu de cela, nous sommes de plus en plus gouvernés par des décisions sans appel de majorités occasionnelles, qui ne laissent rien à ceux qui sont d’un autre avis. C’est tout le contraire de l’esprit suisse.

– Comment expliquez-vous alors que tous les tenants de la Suisse éternelle suivent celui qui la bouscule le plus?

– Parce qu’il la bouscule en ravivant le mythe de la Suisse héroïque qui résiste vaillamment aux baillis étrangers et en se basant sur des instruments totalement suisses qui sont les droits populaires. Au niveau de la lettre, il respecte totalement le système politique. C’est au niveau de l’esprit qu’il le transforme. Et je ne suis pas sûr que tout le monde en soit vraiment conscient.

– Ce droit d’initiative, fait-il envie aux expatriés que vous rencontrez?

– Il les interpelle. Mais pour la plupart d’entre eux, il est tellement loin de leur propre réalité qu’ils ne s’imaginent pas qu’il puisse s’appliquer chez eux. La compréhension du système suisse varie selon les pays. Les Américains comprennent très bien le fédéralisme, par exemple, mais sont très étonnés par la concordance, qui est si éloignée de l’affrontement binaire qu’ils connaissent. Et les Allemands, en général, comprennent assez bien le système suisse aussi. Ce qui leur est plus étranger, c’est la démocratie directe à l’échelon fédéral, parce que leur histoire les pousse à s’en méfier.

– Pensez-vous, comme le patron des patrons Valentin Vogt, qu’il est temps de réformer les droits populaires, par exemple en augmentant le nombre de signatures nécessaires pour lancer une initiative?

– Je suis moins sceptique au sujet de l’initiative qu’à celui de l’usage qui en est fait. Je ne suis pas sûr qu’une réforme des droits populaires résoudra le problème. Le problème est moins dans leur définition que dans la culture politique qui s’est installée et qui est basée sur l’affrontement. Et de toute façon, il serait très difficile, pour ne pas dire impossible, de faire passer une réforme qui limiterait les droits populaires.

– Vous en êtes sûr? Les Suisses ne peuvent-ils pas se rendre compte, notamment après un résultat comme celui de dimanche, que ce système est aujourd’hui dévoyé?

– Ça sonne comme une réaction de mauvais perdant. On ne peut pas remettre un système en cause parce qu’on désapprouve le résultat d’une votation. Même si ce système approche de ses limites. Il y a aujourd’hui quatre initiatives sur l’agriculture dans le pipeline, peut-être les gens finiront-ils par se dire que ça suffit. Mais à mon avis la solution n’est pas de réformer les droits populaires. Ce serait plutôt que les partis se remettent à parler, à travailler au parlement plutôt que par voie d’initiative. L’UDC n’y a malheureusement aucun intérêt…

*«Swiss politics for complete beginners», Ed. Slatkine, 96 p.

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