7h30. Un minibus scolaire privé s’arrête devant la porte d’une résidence de 16 appartements de haut standing construite dans la friche industrielle de la brasserie Hürlimann à Zurich. Les mères attachent leurs enfants sur les sièges. «Bye, bye!» Les jeunes sont conduits dans l’une des écoles privées – souvent anglophones – de la région.

Fréquent, ce scénario commence à réveiller des craintes d’exclusion de plus en plus audibles en Suisse alémanique. Les étrangers dotés d’une formation supérieure venus pour leur carrière professionnelle vivraient trop en marge. «L’élite n’est pas intégrée», titrait le Tages-Anzeiger . Elle snoberait l’une des institutions jugées essentielles à l’épanouissement des relations sociales: l’école publique. A Zoug, dans un canton connu pour ses avantages fiscaux, le vice-président de la Ville, Andreas Bossard, parle de 80% d’expatriés non investis dans la vie locale malgré le déploiement de grands moyens: apéros, cadeaux, service de renseignements fiscaux, etc.

Cette discussion se greffe à celle autour de la venue importante de voisins allemands et dont la concurrence sur certaines hautes fonctions suscite des polémiques, voire des craintes. «Récemment encore, on essayait d’attirer ces migrants par tous les moyens, notamment fiscaux. Désormais, le discours semble beaucoup plus prudent», analyse le sociologue bâlois Ueli Mäder, qui rédige une étude sur une éventuelle discrimination des travailleurs migrants hautement qualifiés. Il continue: «Je doute de la réussite d’une soudaine démarche d’intégration lorsqu’elle intervient comme une correction, comme pour réparer un oubli. Et le débat se limite en grande partie à des considérations financières; c’est gênant.»

Père de deux enfants, Jérôme V., Français d’origine, expert en finance, confirme la coexistence dans son village de deux mondes parallèles. Il vit à Feusisberg (SZ), depuis quatre ans, notamment pour des raisons fiscales. Ses enfants sont inscrits dans une école privée sur les rives du lac de Zurich. «Si l’école publique offrait les mêmes opportunités d’enseignement bilingue, nous reverrions notre choix. Nos enfants se retrouvent là entourés de 400 jeunes venus du monde entier. Alors ne parlez pas de société en marge!»

Sa famille n’a pas pour l’heure entrepris de démarche particulière pour s’insérer dans des organisations régionales. «Je comprends l’impression d’invasion ressentie parfois par les locaux.» D’éventuels processus d’intégration mis sur pied par les autorités le laissent sceptiques. «Les engagements doivent rester personnels. Par contre, j’apprécie que ma commune puisse à tout moment me renseigner de manière transparente sur les perspectives fiscales des prochaines années.»

Dans la région bâloise, 36 000 personnes composent cette communauté d’étrangers hautement qualifiés, en grande partie allemande ou anglophone, active notamment dans l’industrie pharmaceutique. Il y a une année, le président vert Guy Morin insistait sur l’intention de soigner ces «expats» avec des séances de bienvenue, de sensibilisation des médias ou le développement de structures de jour dans les écoles.

Aujourd’hui, sa responsable intégration, Nicole von Jacobs, nie l’existence d’un programme particulier qui leur serait destiné. «Nous nous adaptons à leurs besoins. Nous tentons de faire en sorte qu’ils connaissent les opportunités de notre région. Notre principe d’intégration «encourager et exiger» prévaut également, même si beaucoup pensent, par exemple, que l’anglais suffit, que la maîtrise de l’allemand n’est pas nécessaire.» Pour encourager cet apprentissage, la Ville organise ainsi des séances d’information chez Novartis pour présenter l’école suisse et ses vertus.

La politique est comparable à Zurich, où Julia Morais dirige le bureau de l’intégration. «Nous informons, présentons le système scolaire et ses possibilités, comme à tous les autres étrangers.» Son service participe également à une plateforme, «entièrement sponsorisée», destinée à l’«International Community», pour permettre avant tout des contacts.

De leur côté, les nouveaux venus allemands, au vu de leur nombre, bénéficient de soirées particulières où ils sont préparés, «via l’humour», aux différences culturelles susceptibles d’émerger. Julia Morais attend également un effort de la part des Zurichois: «Il faut éviter les jalousies que ces nouveaux venus suscitent. Il faut s’habituer à cette présence.»

«Si l’école publique offrait les mêmes opportunités d’enseignement bilingue, nous reverrions notre choix»