Il y a douze ans, Ueli Steck, alors inconnu du grand public, réussissait son initiation en grand alpinisme dans la face ouest du Pumori, un 7000 face à la voie normale de l’Everest. Depuis, plusieurs sommets du Khumbu avaient reçu sa visite pour des réalisations engagées qui touchaient plus le cœur des alpinistes que ses raids chronométrés dans les faces nord des Alpes. Beaucoup, en apprenant qu’il retournait cette année à l’Everest pour un projet secret, ont espéré qu’il réussirait l’accord parfait de la haute altitude, de l’exigence et de la vitesse.

Ueli Steck est rentré dimanche en Suisse, amer et sonné. Le 27 avril, en fin de journée, une centaine de sherpas en colère, le visage masqué derrière leur foulard, encerclaient sa tente, au camp 2, à 6200 mètres d’altitude. Quelques heures auparavant, alors qu’ils s’acclimataient sur la voie normale, l’Italien Simone Moro et lui s’étaient affrontés verbalement avec un groupe de sherpas qui installaient des cordes fixes. Frappé au visage, heurté par une pierre, menacé de mort, il dit n’avoir dû sa survie qu’à l’intervention d’une jeune guide américaine, Melissa Arnot. Encore sous le choc après cet accès de violence, Ueli Steck, 36 ans, accepte pour la première fois de parler de son avenir d’alpiniste, où le doute s’est taillé une grande place.

Le Temps: Comment expliquez-vous ce moment de violence?

Ueli Steck: Je ne crois pas que ce soit arrivé à cause de notre altercation sur la montagne. Je fais la part des choses. Ce qui arrive en altitude, je peux le comprendre, l’accepter: il fait froid, on ne peut pas être toujours d’humeur égale… On peut se disputer en montagne, c’est sûr. Mais ce qui est arrivé après au camp 2, cette violence, c’est inacceptable. C’est la première fois que ça se produit. Je crois que c’est un symptôme de ce qui se passe sur l’Everest: il n’y en a plus que pour le business. Les sherpas essayent de prendre le contrôle de ce business au camp de base. Seven Summits, une agence qui appartient à des sherpas, veut faire concurrence aux agences étrangères et s’imposer. Ils considèrent que c’est leur montagne.

– C’est un problème?

– Dans la culture sherpa, il n’y a pas de place pour l’alpinisme individuel. Dès qu’ils commencent à travailler, les jeunes sherpas gagnent beaucoup d’argent, très vite, et ils perdent le sens des réalités. C’est la racine de cette violence. Il y en a toujours eu entre les sherpas, mais à l’encontre des étrangers, c’est nouveau.

– Vous grimpez en Himalaya depuis douze ans. Vous n’avez pas eu l’occasion de parler de votre vision de l’alpinisme avec les sherpas?

– C’est difficile de discuter de ça avec eux. Ils ne comprennent pas. Tout ce qui les intéresse, c’est l’argent. Il n’y a rien à discuter là-dedans. Ils ne peuvent rien imaginer d’autre que de grimper en posant des cordes fixes. Mais c’est juste de la marche dans la neige! Ça crée un grand fossé entre l’alpinisme et les expéditions commerciales, et ils ont du mal à le comprendre.

– Vous n’avez jamais pu en parler, peut-être avec les plus jeunes des sherpas?

– Pourquoi faudrait-il en discuter? Jusqu’ici, ça n’a jamais été un problème. J’accepte ce qu’ils font, ils me laissent faire ce que je veux. On n’a pas besoin d’expliquer ce qu’est l’alpinisme véritable et ce qui est commercial. Les sherpas ne sont pas intéressés par l’alpinisme, seul le business les intéresse. Ils n’iront jamais grimper sans argent. C’est ce qui s’est passé il y a bien des années dans les Alpes. Les Suisses et les Français ne grimpaient pas. Ce sont les Anglais qui sont arrivés avec l’envie de grimper là-haut. Les gens ici, les guides de montagne, ils sont juste montés parce qu’on les payait pour ça.

– Il y a 350 clients ce printemps sur le versant népalais de l’Everest. Est-ce qu’il y a encore de la place pour l’alpinisme?

– Sur la voie normale, non. Mais sur toutes les autres voies, il reste plein d’espace: la face nord, la face est… Je n’ai jamais rien dit contre les expéditions commerciales, je les laisse faire ce qu’ils veulent. Mais j’attends la même chose en retour. Ils devraient accepter mon alpinisme individuel. Mais on me l’a refusé. On avait un permis pour la face sud-ouest, où il y a plein de place. Le seul problème est qu’on a cherché à s’acclimater sur la mauvaise voie.

– N’y avait-il pas une autre façon de s’acclimater, sur le Pumori par exemple?

– Oui, bien sûr. Mais il faut payer un autre permis d’ascension. Avec toujours plus d’argent, tout est possible. Il n’y en a que pour l’argent sur cette montagne, et je crois que c’est de là que vient cette violence.

– L’année dernière, vous étiez sur la voie normale…

– Il n’y a eu aucun problème. Les sherpas m’ont accepté, j’ai passé un très bon moment avec une équipe formidable jusqu’au sommet. Cette année, je me suis senti très mal, l’atmosphère avait complètement changé dès le premier jour. Le jour du clash, ces 17 jeunes sherpas étaient flippés, ils ne comprenaient pas ce qui se passait. Il n’y avait personne d’expérimenté dans cette équipe.

– Est-il encore possible de grimper en style alpin sur l’Everest?

– C’est fini! Vous pouvez grimper sans cordes fixes et sans camps d’altitude dans la face sud-ouest, mais ce n’est plus du style alpin puisque pour la descente, sur les deux voies normales, vous avez des lignes fixes. Même si vous ne les touchez pas, elles sont là. Les expéditions commerciales ont détruit l’alpinisme sur cette montagne. Elles nous ont pris notre liberté. Nous voulions grimper, nous leur demandions seulement de l’accepter. Nous n’avions aucun impact sur elles. On nous l’a refusé.

– Comment voyez-vous votre avenir en Himalaya?

– Je ne sais pas. Peut-être que je vais arrêter. Je me sens si mal avec ce qui est arrivé que je ne sais plus si j’ai toujours le désir de grimper. – Vous vous donnez du temps pour décider?

– Bien sûr, j’ai besoin de temps. Je suis encore sous le coup de l’émotion. J’ai besoin de réfléchir. Je me demande pourquoi je fais ça. Pourquoi aller à l’Everest si c’est pour trouver toute cette merde? Je peux grimper dans les Alpes, je serai libre. Mais l’Everest est la plus haute montagne du monde, c’est fascinant. Alors oui, j’ai besoin de temps.

– Vous pourriez aller sur d’autres montagnes, le K2 par exemple…

– Oui, ça pourrait être une très très bonne idée, il n’y a pas trop d’expéditions commerciales. Vous savez, je ne vais pas me lamenter sur l’Everest. Je suis libre d’y aller ou pas, c’est ma décision. Si j’accepte ce qui s’y passe, j’y vais. Si je ne veux pas l’accepter, je n’y vais pas. C’est la grande question pour moi maintenant.

– Est-ce que cette affaire remet en question votre passion pour l’alpinisme?

– Pour l’instant, ma passion est brisée. J’ai perdu confiance dans l’être humain. Pour moi, les montagnes ont beaucoup perdu. La montagne pour moi, c’est une affaire d’humanité. J’ai besoin de me calmer, de repartir du bas, de retrouver la beauté des montagnes. Peut-être qu’il faudra que je retourne à l’Everest comme l’a fait Erhard Loretan en 1986, pendant la mousson. Il n’y a personne!