L'ancien bourgmestre rwandais n'a pas prononcé un seul mot lors de ces deux premières journées d'audience. Imperturbable, N. assiste à un procès qui n'est pas encore vraiment le sien. Après les questions de procédure évoquées lundi, les débats de mardi ont été consacrés à l'audition des spécialistes du conflit. Le génocide des Tutsis, devenu historiquement incontestable, est au centre de ce dossier. Ce crime, évoqué tout au long des témoignages, ne fera toutefois pas partie de l'acte d'accusation. Le Tribunal militaire s'est déclaré incompétent pour juger le génocide et le crime contre l'humanité, ces infractions n'étant pas prévues par la loi. Une première défaite pour l'auditeur Claude Nicati qui espérait entraîner les juges sur le terrain du droit international non écrit.

L'idéologie du Hutu Power

Avant d'entendre les premiers témoins directs de cette affaire, le Tribunal s'est plongé dans le contexte global du drame rwandais grâce aux dépositions de deux experts en la matière: le professeur belge Philip Reyntjens et l'historienne américaine Alison Des Forges, coauteur d'un livre sur l'œuvre exterminatrice des Hutus, Aucun témoin ne doit survivre, traduit du titre anglais Leave no one to tell the story. Un rapport qui démontre la volonté des génocidaires de ne laisser sur le terrain que des victimes ou des gens impliqués dans les massacres afin d'anéantir toute velléité de dénonciation. Ce but n'a finalement pas été atteint. Un proverbe rwandais le dit bien: il reste toujours un témoin même dans les catastrophes les plus terribles.

Les spécialistes ne connaissent pas l'accusé, ni son implication dans les tueries. Ils décrivent le processus ayant conduit un noyau d'extrémistes à vouloir sauver leur pouvoir, seule source de richesse dans un pays pauvre et surpeuplé. La logique génocidaire s'installe à partir du 7 avril 1994. La garde présidentielle s'attache à éliminer les personnalités politiques pouvant succéder à feu le président Habyarimana. Les miliciens passent du bâton à la machette pour traquer les Tutsis. «Afin d'anéantir cette ethnie, les jeunesses partisanes ne suffisaient pas. Il fallait créer une idéologie, le Hutu Power», relève Alison Des Forges. Cette idéologie n'a pas eu de mal à s'imposer dans la capitale et dans le nord, des zones de conflit armé où la violence existait déjà. Par contre, au sud et au centre, notamment dans la province de Gitamara (d'où vient l'accusé), dominée par une majorité de Hutus modérés cohabitant en paix avec les Tutsis, la tâche était plus hasardeuse. Dans ce contexte, le rôle des préfets et des bourgmestres a été déterminant. Soumis à la pression du gouvernement central, les plus réticents des responsables ont été forcés de se plier aux ordres d'extermination. Certains ont activement adhéré au génocide, d'autres ont adopté une «stratégie de survie» en donnant l'impression d'y participer, une petite minorité a fui. «Les Hutus n'étaient pas des automates obéissants. Des maires ont participé aux tueries tout en sauvant d'autres gens avec qui ils avaient noué des liens d'amitié ou de mariage», ajoute l'historienne. Les messages de pacification lancés en mai pouvaient-ils être pris au sérieux? Non, répondent les experts. Ces discours étaient destinés à faire sortir les Tutsis de leur cachette pour mieux les éliminer. Les Hutus en étaient conscients, les victimes aussi. Ainsi, une femme, contrainte par les militaires de quitter un camp de réfugiés de l'intérieur, a demandé à faire téter une dernière fois son nourrisson. «Elle savait bien qu'elle partait pour mourir», souligne Alison Des Forges.

Moment de détente dans ce procès de toutes les horreurs. Le témoignage d'un pasteur néerlandais devenu fin connaisseur de linguistique. «Un Rwandais peut aller jusqu'à raconter tout le contraire de ce qu'il a vu. Pour lui, il ne s'agit pas de mentir mais de dire ce qui est bon et utile, de satisfaire son auditeur. J'ai habité vingt ans là-bas sans savoir ce qu'ils pensent vraiment.» On imagine déjà la portée de cette déposition pour la défense.