Les réactions se sont multipliées après la publication, mardi, du rapport annuel de l'Office fédéral de la police (fedpol) sur la sécurité intérieure. Jean-Luc Vez, le patron de fedpol, y relevait que des attentats islamistes devaient aujourd'hui être considérés comme «de l'ordre du possible», tout en soulignant qu'«aucune action concrète de préparation d'acte terroriste n'a pu être pleinement prouvée en Suisse.»

Ce rapport, qui marque le franchissement d'un degré dans l'évaluation de la menace, tombe au moment où la Suisse amorce une révision de sa loi sur la sécurité intérieure. Ce texte, issu de l'affaire des fiches, définit les moyens et les cibles possibles des services de renseignement. Adoptée dans le souci que ne se répètent pas les dérives passées, la loi actuelle limite fortement les techniques d'investigation du renseignement. En particulier, elle exclut le recours aux écoutes téléphoniques, dont l'utilisation est exclusivement réservée aux enquêtes judiciaires.

L'évolution récente a provoqué une remise en question. Certains ont estimé le moment venu de dépasser définitivement le traumatisme des fiches. En 2004, le Conseil fédéral proposait d'accepter la motion déposée par le conseiller national Didier Burkhalter. Le radical neuchâtelois demandait que les mesures de prévention du terrorisme soient rendues plus efficaces, et qu'en même temps soit institué un contrôle sur l'activité des services secrets «évitant tout dérapage».

Ecoutes téléphoniques

La motion n'a pas encore été traitée par les Chambres. Le département de Christoph Blocher a cependant publié en février dernier un projet de révision de la loi qu'il a soumis au Conseil fédéral en vue d'une future procédure de consultation. Au programme, notamment, les écoutes téléphoniques.

Dans un tel contexte, il n'y a rien d'étonnant à ce que les partisans d'un durcissement de la loi perçoivent le rapport publié mardi comme une confirmation de la nécessité de renforcer les moyens de lutter contre le terrorisme.

A gauche en revanche, les conclusions de Jean-Luc Vez rencontrent un fort scepticisme. Sur les ondes de La Première, la conseillère nationale Anne-Catherine Menétrey (Verts/VD) redoutait que l'on cherche à «répandre la psychose du terrorisme».

Mais un bon connaisseur des questions de sécurité, le conseiller national Boris Banga (PS/SO), par ailleurs maire de Granges, se montre plus circonspect. «Ce qui est dit de la menace terroriste me semble exagéré», reconnaît-il. Mais, sur le renforcement de la loi sur la sécurité intérieure, Boris Banga déclare «attendre de voir le projet définitif. Ce qui compte, c'est de savoir s'il y a aujourd'hui des lacunes, et mes policiers me disent que c'est effectivement le cas», confie-t-il. Le Soleurois assume le fait d'exprimer une voix discordante dans son propre camp, et prévoit déjà que ceux qui pourraient lancer un référendum contre la révision de la loi sur la sécurité intérieure «seront les mêmes qui, aujourd'hui, attaquent les mesures contre le hooliganisme», dont il est un partisan déterminé.

«La Suisse n'est pas la Grande-Bretagne»

Parmi les experts, les conclusions du rapport ne suscitent guère de surprises, mais sont relativisées. Pour Victor Mauer, directeur suppléant du Center for security studies de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, la situation actuelle ne doit pas être dramatisée. «La Suisse n'est pas un cas à part en Europe, mais n'est pas non plus une cible primaire comme peuvent l'être des pays qui ont soutenu les Etats-Unis en Irak.» Selon cet expert, la menace ne s'est pas véritablement aggravée ces derniers temps, mais les auteurs du rapport sont dans le vrai lorsqu'ils soulignent que les structures des groupes terroristes se sont atomisées. Ce constat n'est pourtant pas nouveau, souligne Victor Mauer.

Professeur d'études stratégiques à l'Université de Zurich, Albert Stahel juge simpliste l'interprétation qui ferait des conclusions du rapport un moyen de convaincre l'opinion de la nécessité de renforcer l'Etat policier. Mais il relativise la menace. «Ce qui manque pour le moment en Suisse - je dis bien pour le moment -, c'est le terreau qui puisse produire ces petits groupes capables de monter une opération.» En revanche, les connexions entre le terrorisme, le crime organisé et parfois même les services spéciaux devraient selon lui être davantage explorées. Quant aux services de renseignement, Albert Stahel s'est forgé sa propre conviction: il faudrait selon lui fondre en une seule entité les différents services et abolir en particulier le cloisonnement entre les renseignements intérieur et extérieur.