Sur la photo, on le voit poser, très fier, en uniforme militaire, les jambes larges. Robin Keller, 20 ans, vient d’obtenir le grade de lieutenant à l’armée suisse. Jusque-là, rien de bien extraordinaire. Sauf qu’il est le responsable de la section de Suisse orientale du PNOS, le parti des nationalistes suisses, connu pour ses positions d’extrême droite. La SonntagsZeitung révèle l’affaire et s’en émeut. Voilà qui relance le débat sur les mesures prises par l’armée face à l’extrémisme. Robin Keller, lui, vient de poster un message sur son profil Facebook: «En raison de comptes rendus déplaisants, je me vois contraint de retirer de ma liste d’amis Facebook les personnes que je ne connais pas personnellement ou dont je ne suis pas certain de leur attitude envers moi».

Que fait l’armée, qui ne cesse de revendiquer haut et fort qu’elle pratique la «tolérance zéro» vis-à-vis des extrémistes? Des individus qui propagent des idées extrémistes peuvent-ils grader et grimper dans la hiérarchie sans être inquiétés? Contacté, le Département fédéral de la défense (DDPS) est mal à l’aise et refuse de commenter le cas concret. Mais, oui, l’armée prend des mesures et lutte contre l’extrémisme. Un service spécialisé «Extrémisme dans l’armée» a même été mis sur pied en 2002. Et depuis 2011, des contrôles de sécurité permettent de détecter les éléments violents et les empêcher d’intégrer l’armée avant l’école de recrues.

Lire aussi: Pratiquer un islam extrémiste est une raison d’exclusion de l’armée suisse

«Aucune mentalité extrémiste»

Mais, et c’est bien là où le bât blesse, les exclusions de l’armée n’ont en principe lieu qu’en cas de délit ou d’infraction pénale. Pour les personnes ayant déjà des antécédents judiciaires civils ou présentant un risque pour la sécurité, des mesures administratives «sont possibles» comme, par exemple, «une interdiction de convocation, un nouveau contrôle de sécurité ou, en cas de situation personnelle irrégulière, une exclusion de l’armée», précise le DDPS sur son site internet.

Il rappelle aussi n'«admettre aucune mentalité extrémiste au sein des cadres de l’armée». Robin Keller, ancien membre des Jeunes UDC, semble visiblement être passé entre les gouttes. ll distribue bien des tracts contre la construction d’une mosquée à Frauenfeld, distille ses pensées ultranationalistes sur les réseaux sociaux et lors de manifestations, mais n’est pas jugé suffisamment dangereux. Le PNOS, qui se distancie aujourd’hui de la scène skinhead dont il émane, cherche par ailleurs à rentrer dans les rangs. En 2003, lors des élections fédérales, il avait été condamné pour avoir utilisé en Argovie une affiche contre l’ordre nouveau et la franc-maçonnerie, où étaient représentés des communistes intégristes et des Juifs capitalistes balayés par une croix suisse, avec la mention «Nous faisons le ménage». Mais depuis, certains de ses membres ont obtenu un mandat politique. Comme Tobias Hirschi, élu au conseil communal de Langenthal en octobre 2004. Ou Dominic Bannholzer, qui a intégré l’exécutif de la commune de Günsberg en avril 2005. Le PNOS s’est par ailleurs pour la première fois présenté aux élections fédérales en 2011 dans le canton de Vaud. Mais Philippe Brennenstuhl, qui visait le Conseil national, n’a obtenu que 0,08% des voix.

34 cas en 2015

Pour mieux comprendre comment un cadre du PNOS peut grader à l’armée, il faut rappeler qu’en Suisse seul l’extrémisme violent est punissable. Le parlement a pour ces raisons-là renoncé, en 2011, à introduire une norme pénale pour les symboles racistes. Avoir des idées extrémistes n’est donc en soi pas considéré comme problématique, même à l’armée. La justice s’en est d’ailleurs mêlée en décembre 2014. Un conscrit tessinois, qui affichait ouvertement ses sympathies pour l’idéologie fasciste et qui avait un tatouage éloquent, a obtenu gain de cause devant le Tribunal administratif fédéral (TAF). Le service chargé des contrôles de sécurité avait recommandé de ne pas lui remettre une arme en raison de son potentiel de violence important, ce qui revenait à le déclarer inapte au service militaire. Mais le TAF a annulé la décision. Quant au Tribunal fédéral, il a jugé que le service en question n’avait pas qualité pour recourir, que seul le DDPS pouvait le faire.

Lire aussi: L’armée suisse intensifie sa cure d’amaigrissement

Depuis août 2011, tous les conscrits doivent passer ces contrôles de sécurité lors du recrutement. Chaque année, environ 1000 personnes sont ainsi écartées du service militaire. Par ailleurs, en 2015, le Service «Extrémisme dans l’armée» a traité 34 annonces, contre 41 en 2014, 30 en 2013, 32 en 2012 et 27 en 2011. Sur les 34 cas dénoncés, six ne concernaient finalement pas l’extrémisme violent. Pour les 28 restants, 57% avaient trait à l’extrémisme de droite, 36% à l’extrémisme pour des motifs djihadistes et 7% à l’extrémisme de gauche.

L’armée a bien amélioré sa détection de cas extrémistes, mais elle semble parfois encore impuissante. Le service spécialisé «Extrémisme dans l’armée» n’emploie d’ailleurs qu’une seule personne… qui travaille à 50%.


Et les djihadistes?

De futurs djihadistes dans l’armée suisse? C’est plus que probable. Contacté, le Département fédéral de la défense refuse de préciser combien parmi les 76 «djihadistes suisses» recensés par le Service de renseignement de la Confédération (SRC) ont fréquenté l’armée, voire auraient gravi les échelons hiérarchiques. Mais sur les 10 cas annoncés au Service spécialisé «Extrémisme dans l’armée» en 2015, aucun ne concernait des agissements violents ou des incidents mettant en cause la sécurité, tient à préciser le DDPS. Il s’agissait principalement d’informations concernant une possible radicalisation, par exemple sur la base d’informations diffusées sur les réseaux sociaux. «Les cas pertinents ont été annoncés sans délai aux autorités de police civiles.»