Portrait

Fabian Molina, jeune indigné

A 25 ans, le Zurichois quitte la présidence des Jeunes socialistes suisses. Brexit, loi sur le renseignement, montée des nationalismes, inégalités, il plaide pour un renouveau de la politique dans une société profondément divisée

La gare de Zurich prend ses quartiers d’été. Dans le hall, où nous l’attendons, la silhouette filiforme et la chevelure noire de Fabian Molina se détachent au loin. Il débarque en short et polo bleu clair. Une tenue décontractée qui sent bon les vacances et la retraite anticipée. Car à 25 ans seulement, le président des Jeunes socialistes suisses (JSS) quitte ses fonctions après plus de deux ans de bons et loyaux services. Un départ annoncé en mars 2016, mais qui se concrétise à l’aube de la belle saison avec la nomination, le 18 juin, de Tamara Funiciello. La Bernoise de 26 ans succédera donc à Fabian Molina d’ici peu. C’est la première fois qu’une femme présidera le JSS.

Si Fabian Molina se sent «libre», il n’est pas encore tout à fait en vacances ni à la retraite. «Je profite de boucler les derniers dossiers et préparer la succession avec Tamara», dit-il dans un français presque impeccable. Il faut aller vite. L’agenda politique n’attend pas. Réunis quelques jours plus tôt, les délégués des Jeunes socialistes ont pris position contre la LRens, la loi sur le renseignement qui sera soumise à votation le 25 septembre prochain. La campagne sera lancée ces prochains jours. Fabian Molina n’en fera pas partie, mais «son engagement pour les combats des JSS est intact».

Jeune bête politique

Fabian Molina a les traits de l’adolescence, mais la voix grave, le ton posé ainsi que l’éloquence qui sied si bien aux politiciens. Méconnu en Suisse romande, le Zurichois est une jeune bête politique piquée très tôt par le virus de l’engagement. C’était il y a presque 10 ans. «Tout est parti d’une indignation, se souvient-il. A 16 ans, j’ai pris conscience que notre système ne fonctionnait que pour une minorité, formée, riche et privilégiée. Mais pour les autres, c’est différent.» Fabian Molina intègre d’abord le syndicat Unia. Puis l’acceptation de la révision de la loi sur l’asile du 8 novembre 2006 le pousse dans la marmite politique. Il intègre alors les Jeunes socialistes suisses.

L’issue de la votation titille sa généalogie familiale. Né en 1990 dans la campagne zurichoise d’une mère suisse et d’un père chilien qui se réfugie en Suisse en 1982 pour fuir le régime Pinochet, Fabian Molina prend conscience que «si cette loi avait été en vigueur à l’époque, elle n’aurait pas permis à mon père de trouver refuge en Suisse. Cette idée m’a beaucoup touché.» Son père a déjà deux fils au Chili d’une première union. Quelques années plus tard, la famille se recompose à Zurich. Fabian n’a pas «de liens intimes avec le Chili qu’il ne connaît que pour les vacances.» Son père ne parle pas espagnol à la maison.

Double culture

Il n’empêche, cette double culture l’«inspire» et forge son engagement. «Quand mes demi-frères du Chili ont débarqué à Zurich, j’ai compris différemment le fonctionnement de la Suisse. Ici, on n’est pas jeune de la même manière. Il y a des mécanismes d’inclusion et d’exclusion qui sont toujours en vigueur.» Fabian Molina sirote son café, puis développe. Il cite le poids d’un nom étranger dans un CV pour trouver du travail, la répartition des richesses, le constat que les emplois moins qualifiés sont occupés en majorité par des migrants. «Mon idéologie socialiste part du principe que chacune et chacun fasse ce qu’elle ou il veut dans notre démocratie.»

Fabian Molina n’a d’ailleurs pas suivi une ligne toute tracée. Il fait ses écoles à Zurich, puis le lycée qu’il quitte après un an. «Je ne me sentais pas pris au sérieux par les professeurs. C’était beaucoup trop structuré pour moi.» Il sort du système et décroche sa maturité en autodidacte. Puis travaille en parallèle à son engagement politique. Jeune retraité de la politique, Fabian Molina partira fin août pour un Erasmus d’une année à Madrid afin de terminer son cursus en histoire et en philosophie. «C’était très important pour moi de reprendre des études après des années d’engagement. Je me réjouis de vivre une expérience personnelle à Madrid.»

«L’UE est trop institutionnelle»

Lui, le jeune Suisse, futur étudiant en échange, comment analyse-t-il le vote en faveur du Brexit qui consterne, entre autres, la jeunesse britannique? «La société européenne est profondément divisée. Elle se polarise vers les extrêmes. L’UE est trop institutionnelle. Elle n’est plus vue de manière positive. Nous entrons dans une ère de réforme et de transition sans vraiment savoir où cela va nous mener.» Selon Fabian Molina, la Suisse ne fait pas exception. «En Suisse alémanique, nous n’avons pas pleinement conscience de ce que cela signifie d’être une minorité. Les Romands et Tessinois oui.»

Début juin, Fabian Molina a fait les unes de la presse alémanique après avoir abandonné la bataille contre la loi sur la surveillance de la correspondance par poste et télécommunication (LSCPT), dont l’échéance du délai référendaire pour la récolte de signatures intervient le 7 juillet. Un mois avant la date butoir, le comité contre la LSCPT n’avait récolté que la moitié des 50 000 signatures requises. Fabian Molina rendait responsables les jeunes des partis bourgeois de ne pas avoir récolté le nombre de signatures annoncées. Il ne veut pas pour autant parler de fiasco. «De temps en temps en politique, il faut faire des interventions dures et violentes pour avancer. Nous avons décidé d’attaquer publiquement les jeunes des partis bourgeois. C’était mon rôle de président. Les jeunes PLR m’en ont voulu, mais ils se sont mis au travail. Selon les derniers chiffres, on pourrait avoir le nombre de signatures.»

Sujet difficile

Fabian Molina, qui est très engagé pour le respect des droits fondamentaux des individus, a dû faire face ces derniers moins aux dissensions au sein de son propre parti sur les enjeux liés à la surveillance des communications. «C’est un sujet difficile à thématiser en politique, souligne-t-il. Avec un certain opportunisme politique, plusieurs élus pensent qu’il est populaire de sacrifier les droits fondamentaux pour lutter contre la menace terroriste. Ce sont deux débats différents. Est-ce que l’on parle de sécurité nationale ou de surveillance?» Au sein du PS, Fabian Molina reconnaît avoir eu des débats houleux avec ses confrères. «Mais malgré tout, nous nous sommes tous positionnés contre la loi sur le renseignement soumise au peuple en septembre prochain.

Le jeune retraité zurichois suivra l’issue du scrutin depuis Madrid. A son retour d’Erasmus, il n’exclut pas un retour à la politique. «Je suis trop politisé pour mettre un terme à mon engagement.» Fabian Molina se sent privilégié. Celui d’avoir été élu. Le jeune homme n’aime d’ailleurs pas le terme de politicien. «Nous sommes tous des citoyens qui ont les moyens de contribuer à la démocratie suisse. Certains ont le privilège d’être élus. D’autres pas. Mais l’engagement est le même.»


Profil

1990: naissance près de Zurich.
2014: élection à la présidence des JSS.
2016: il préside la campagne contre la spéculation sur les denrées alimentaires.
2016: quitte la présidence des JSS.

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