Fabrice A., l’homme qui a fait trembler la République par son crime, se présente avec des sandales en plastique à son procès. Celles qu’il portait sur les photos de son arrestation en Pologne. Il les enlève. Le criminel le plus redouté du pays fait face à ses juges en chaussettes. Il porte aussi une casquette, qui ajoute à la dure expression de son visage, et la pose directement sur le banc des accusés. C’est mieux.

Le public est moins nombreux que prévu. Peut-être que la déferlante médiatique a fini par lasser. La salle est pleine mais la galerie du haut, exceptionnellement ouverte pour ce procès hors du commun, reste plutôt vide. Cela peut encore changer.


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Après que la cour s'est assurée que Fabrice A. est bien Fabrice A., l’heure est aux incontournables questions préjudicielles. A la défense, Me Lorenzo Castro commence en demandant la comparution de l’ex-copine polonaise du prévenu, cette femme dont il voulait transpercer les yeux et à qui il avait promis de tuer tout rival. Ou alors d’écarter le procès-verbal de l’audition de ce témoin épouvanté qui veut rester le plus loin possible de l’homme qui a mis par écrit sa vengeance macabre.

La défense sollicite aussi que la qualité de partie plaignante ne soit pas reconnue à la sœur d’Adeline. Cela ne va pas la rendre très sympathique. «Inimaginable», dira même le procureur général Olivier Jornot.

Fabrice A. remet ses sandales.

La partie plaignante a aussi des requêtes et les plaide beaucoup plus longuement. C’est l’occasion d’évoquer la douleur d’une famille meurtrie et les questions que se posera un jour la fille, encore toute petite, de la victime. Pour y répondre, Me Simon Ntah estime qu’il faut absolument entendre la directrice de La Pâquerette, excusée en raison d’un certificat médical dont l’avocat ne pense rien de bien. «Ce n’est pas pour l’enfoncer», assure-t-il. On peut en douter.

L’avocat veut seulement lui demander pourquoi elle n’a pas vu les signes d’une dangerosité extrême. Un exemple donné par Me Ntah: Fabrice A., «avait un oiseau en cage dans sa cellule et l’a remis à l’équipe de sociothérapie pour ne pas lui tordre le cou».

La famille sollicite aussi l’audition de l’ex-directrice du service d’application des peines et mesures, d’un ancien détenu qui n’aimait pas du tout Fabrice A. et qui avait lui-même massacré une prostituée à Lausanne, ainsi que le témoignage d’une ancienne victime qui a été violée par le prévenu et qui a vu en lui les germes d’un tueur. Et d’autres choses encore.

Très en forme, Olivier Jornot balaye les requêtes de la défense mais aussi toutes celles de la partie plaignante. Certes, il peut comprendre que, pour la famille, les explications apportées à ce drame par les directrices concernées ne soient pas satisfaisantes sur un plan intellectuel. Et que l’enchaînement des décisions autorisant cette fatale sortie peut paraître assez incompréhensible. Surtout rétrospectivement.

Cela étant, le parquet ne veut surtout pas donner l’opportunité à Fabrice A. de minimiser sa faute en laissant entendre qu’on l’a laissé faire et qu’on l’a armé. De plus, le fonctionnement de La Pâquerette a déjà été largement abordé lors de l’enquête. «Savoir aujourd’hui que Fabrice A. s’est énervé et s’est donné une gifle à lui-même ne me passionne pas».

Olivier Jornot rappelle des évidences: les conflits et les incidents sont légion en milieu carcéral et cela n’apportera rien au débat. En un mot, une nouvelle audition des anciennes directrices n’est pas utile, celle d’un ex-détenu farfelue et celle d’une ancienne victime, totalement inconcevable. «Elle ne peut pas être le témoin d’un meurtre qu’elle n’a pas connu.»

La défense peut rester sobre. Me Yann Arnold rappelle tout de même le droit à un procès équitable. A voir le lynchage médiatique dont a fait l’objet son client, il se pose quelques questions. Mais il a confiance en ce tribunal et espère des débats sereins.

Un tribunal qui part délibérer et décide de rejeter toutes les demandes.

L’audition de Fabrice A. peut commencer. Il doit se lever. La présidente Anne-Isabelle Jeandin Potenza aborde rapidement la situation personnelle. Le divorce des parents, les petits boulots, le service civil dans la police française, «les conneries racontées au psychiatre pour se faire réformer», l’arrivée en Suisse, les condamnations pour viol. Et cette carte postale envoyée depuis l’Irlande, en 2001, au tribunal genevois. «Je devrais être jugé le 4 octobre. Je vous emmerde, bande de cons». Il n’est pas fier: «C’était de la pure bêtise.»

Il parle aussi de son goût pour les deux-roues, son périple sur l’île de Man, «la Mecque des motos», sa passion des chevaux. Sa passion des couteaux? Il rectifie: «J’ai la passion des Victorinox. Je suis comme un collectionneur, c’est presque du fétichisme.»

Sa mère? Un sujet sensible. Fabrice A. la compare à Folcoche. Il a des références littéraires. Et il ajoute: «Elle se définit en trois mots. Mégalo, égocentrique et despotique. C’est détonnant pour un enfant qui le subit.» De son père, il ne dit pas beaucoup plus de bien: «Pervers et alcoolique. Il est mort d’une cirrhose.» Charmante évocation familiale.

Des attaques en prison, demande la défense? Elle aurait mieux fait d’éviter la question. Car la réponse de Fabrice A. résonne encore: «En France, j’ai été victime d’une tentative de viol. C’est courant en détention mais cela reste traumatisant.»

C’est sur cette note que les débats sont suspendus. La suite, cet après-midi, sera autrement plus éprouvante.