En 2016, le Ministère public tessinois a ouvert 11 124 nouvelles procédures, contre 10 578 en 2015, une différence attribuée à l’augmentation des délits financiers. Alors que les cambriolages ont diminué de 14% en un an, les crimes économiques ont augmenté de 10%. Le procureur général du canton, John Noseda, a du pain sur la planche. Né en 1948, cet avocat socialiste aux origines australiennes quittera l’an prochain le poste qu’il occupe depuis 2011.

Le Temps: Alors que les cambriolages diminuent, pourquoi cette hausse des crimes économiques?

John Noseda: Avant tout, le Tessin est confronté à sa situation de canton frontalier. Les entreprises italiennes qui viennent travailler dans le canton, sans se conformer aux lois locales – surtout dans les secteurs de la restauration, des services intérimaires et de la construction – se sont multipliées. Le nombre d’affaires de recyclage d’argent sale et de fausses factures émises par des sociétés anonymes enregistrées au Tessin aussi.

Le recyclage ne passe plus par les canaux bancaires traditionnels, car les contrôles sont plus sévères. On assiste plutôt à la pénétration sur le territoire d’argent liquide. L’évasion fiscale des entreprises est également importante, ainsi que les investissements spéculatifs frauduleux dans la gestion de patrimoine.

– Vous dites du secteur de la construction tessinois qu’il est «malade»?

– Un nombre important de sociétés italiennes opérant au Tessin ne donnent pas de garanties fiables, ne sont pas solides financièrement. Elles exercent une concurrence déloyale et portent un grand préjudice à l’ensemble du secteur. Ces dernières années, le clivage entre les conditions de travail en Italie et en Suisse s’est encore creusé et le taux de chômage en Lombardie voisine est toujours plus élevé.

Nombreux sont ceux qui sont prêts à venir travailler au Tessin pour des entrepreneurs italiens sans scrupule. Plusieurs nouveaux cas d’exploitation de la main-d’œuvre ont émergé l’an dernier. Ceux-ci s’accompagnent souvent d’évasion et/ou de fraudes fiscales liées au non-paiement des charges sociales, ainsi qu’à une augmentation du nombre de faillites.

– Qui sont les auteurs des délits financiers?

– Cinquante pour cent d’entre eux sont italiens, tout comme le sont aussi une proportion significative des victimes. La proximité géographique et culturelle avec l’Italie favorise la criminalité financière au Tessin. Ces gens ne vont pas à Zoug ou à Zurich, ils sévissent à Lugano. Dans 40% des cas, les responsables sont suisses et dans les 10% restants, ils sont d’une autre nationalité.

– Quelle est la responsabilité des avocats et fiduciaires tessinois dans la criminalité financière?

– Une réflexion au niveau fédéral sur le système de sociétés de capitaux mérite d’être menée. La législation fédérale consent à quiconque l’achat pour quelques milliers de francs d’une société anonyme, sans qu’aucune vérification ne soit faite. Il serait opportun d’accroître les contrôles. Il existe le danger que des sociétés soient créées pour couvrir des malversations de l’étranger. Mais aussi, sans qu’il y ait forcément recyclage, il y a le risque de faillite ou d’opérations abusives. Nous avons eu des cas où un individu ouvrait et fermait plusieurs entreprises les unes après les autres, disparaissant du jour au lendemain, avec personnel et matériel, mettant les créditeurs en difficulté.

– La mafia italienne est-elle présente au Tessin?

– Le «caporalato», un système d’emploi illégal propre à la mafia italienne où les travailleurs sont exploités, l’omerta et les menaces, dénoncés par les syndicats, sont caractéristiques de ce genre d’organisation criminelle. Mais la présence proprement dite sur le territoire de cellules de la «Ndrangheta», de la Camorra ou de Cosa Nostra n’est pas établie. Cela dit, nous suspectons une infiltration mafieuse italienne dans le canton. Mais elle est très difficile à confirmer puisque le silence est la règle.

– Le récent refus du Conseil d’État de créer une task force spéciale pour combattre la mafia est-il justifié?

– Il n’est pas nécessaire de créer de nouvelles structures. Ce qu’il faut, c’est une meilleure coordination entre la magistrature et la police d’une part, et de l’autre entre les syndicats, les associations professionnelles, les autorités de surveillance des étrangers, l’inspection du travail et les organismes qui s’occupent de l’AVS et du chômage, pour mieux contrôler la situation, en échangeant informations et sonnettes d’alarme.

– Vous dites qu’augmenter les sanctions pénales est inefficace pour freiner la criminalité financière dans le canton?

– La mise au jour de ces crimes a un effet beaucoup plus dissuasif. La police et le Ministère public tessinois réclament davantage de moyens – de l’argent, mais surtout des ressources humaines – pour mener leurs enquêtes. Celles-ci sont toujours plus compliquées, avec ramifications internationales et implications juridiques et civiles élaborées.

Les juristes et les enquêteurs doivent être mieux formés en matière de criminalité financière pour affronter la continuelle évolution des mécanismes et modalités de fonctionnement dans ce secteur. Nous avons introduit récemment un master en criminalité à Lugano c’est un pas dans la bonne direction. Une constante mise à jour est indispensable. Car la situation d’urgence dans laquelle nous nous trouvons n’est pas près de disparaître.