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«Face aux hypermarchés globaux, les TV publiques sont des petits magasins»

Patron de la radio-TV belge, la RTBF, et président de l’Union européenne de radio-télévision, Jean-Paul Philippot situe la polémique sur «No Billag» dans le contexte européen

Jean-Paul Philippot est administrateur général de la RTBF, la radio-TV belge francophone. Depuis 2009, il préside aussi l’Union européenne de radio-télévision (UER), le club des services publics européens basé à Genève. A ce titre, il suit de près la campagne qui s’achève ces jours en Suisse.

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Le Temps: La vive discussion en Suisse sur la suppression de la redevance affole-t-elle les membres de l’UER?

Jean-Paul Philippot: C’est la première fois que la redevance est remise en cause d’une telle façon. Il n’est pas anormal que l’on interroge le service public, que l’on veuille réévaluer sa valeur ajoutée. Mais là, nous sommes surpris par la manière «tout ou rien» dont le débat se pose.

Les attaques contre les services publics se multiplient, non?

Au fond, le public n’a jamais eu à disposition autant de contenus audiovisuels. D’un côté, il y a une montée des opérateurs globaux, Google et autres, qui disposent d’une puissance économique considérable. Leur présence a pour effet, dans nos pays, une surreprésentation des contenus étrangers: c’est très visible en Europe face aux Etats-Unis, mais c’est également le cas, de plus en plus, en Asie avec la Chine. Dans le même temps, et je fais un calcul prudent, ces acteurs globaux n’investissent que 2% en contenus originaux. Les opérateurs de service public, eux, investissent de 50 à 60%. Et ils gardent une forte popularité. En Grèce en 2013, lorsque le gouvernement a coupé la TV publique, il a été surpris par la réaction populaire dès le moment où l’écran s’est éteint. Je suis toujours étonné de voir qu’en Suisse, dans presque toutes les gares, vous avez ces petites Migros et Coop. C’est ce que nous sommes, les diffuseurs publics: nous ne voulons pas devenir des hypermarchés, comme les acteurs globaux. Privilégier ces derniers, c’est comme si dans le foot, on décidait de ne raisonner qu’en termes de Champions League.

A ce propos, on voit que la guerre des droits fait rage dans le sport…

A la RTBF, nous avions renoncé aux JO, car nous ne voulions pas négocier avec Eurosport. Nous nous attendons à avoir de moins en moins accès à des compétitions premium. Si nous devons faire des choix, nous n’allons pas nous lancer dans une course à l’échalote, ni céder à l’inflation... nous donnerons la priorité aux sportifs locaux. La TV n’a plus le monopole de l’audiovisuel, mais nous avons besoin de grands moments fédérateurs. Le service public n’a pas vocation à coller les spectateurs pendant des heures devant l’écran; il a pour vocation de toucher le plus grand nombre.

Comment évoluent les discussions sur le financement des radio-TV?

Il y a très régulièrement des débats sur le financement. En Allemagne, la redevance a été redéfinie et élargie [comme en Suisse si «No Billag» est refusée, ndlr]. La Finlande a de grands débats sur sa redevance. La BBC, elle, a revisité sa charte, tout en insistant sur la dimension de son apport au rayonnement international du pays. En Espagne, après des coupes, cet aspect du rayonnement est revenu. Ces dernières années en Europe, savez-vous qui a investi le plus dans son secteur audiovisuel? Les pays de l’Ex-Yougoslavie, qui ont vite ressenti le besoin de posséder leur propre service public. C’est une question de cohésion sociale, de narration de nos vies. En Belgique, le téléjournal est apparu en 1956, au moment de la crise de Suez: le gouvernement a alors considéré qu’il ne pouvait pas laisser l’information au seul média français d’alors. S’ils cessent de produire, les petits pays bardés de pays plus grands qu’eux n’existent plus sur le plan culturel.

Le modèle de la redevance est-il remis en cause au profit du financement direct?

Pas vraiment. Il appartient bien sûr aux pouvoir public de définir les missions. Mais définitivement, la redevance contribue le mieux à la stabilité. Elle correspond le mieux à des médias de services publics, qui ne soient pas des médias d’Etat.

On vous critique aussi sur la fiction. Montrer Game of Thrones, sur la RTBF comme la RTS, relève-t-il du service public?

En fait, Game of Thrones n’a pas une si grande audience. En revanche, à la RTBF, nous avons une volonté claire en fiction locale, avoir une soirée hebdomadaire de séries. Nous menons 15 projets. Face à Netflix, c’est notre affirmation. Et le numérique nous permet de faire rayonner davantage nos contenus. Nous savons que les moyens publics ne vont plus augmenter. Dès lors, nous jouons sur l’amélioration de nos processus et le numérique. Dans ce contexte, voir un pays se poser la question de l’existence même du service public audiovisuel, et de son éventuelle disparition, nous interpelle.

Dossier
La controverse «No Billag»

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