Bien sûr, il aurait préféré ne pas devoir en arriver là. Evidemment, la décision a été prise à contrecœur. Mais le Hive ne pouvait plus se permettre de perdre de l’argent en restant ouvert. Les dernières consignes imposées par le gouvernement pour enrayer la hausse exponentielle de cas testés positifs au Covid-19 ont poussé ce haut lieu de la vie nocturne zurichoise à fermer ses portes jusqu’à nouvel avis.

«Jusque-là, on a tous parfaitement joué le jeu. On a adapté nos lieux et les clubbers ont même accepté de porter un masque pour danser. Mais là, ce n’est plus possible, on ne peut passer nos soirées à contrôler les moindres gestes de notre clientèle. Cela détruit l’idée même du monde de la nuit, qui doit avant tout permettre de s’éclater», regrette Nicola Schneider, le tenancier du club électro, l’un des lieux les plus prisés de la métropole zurichoise. En éteignant ses lumières, le Hive lance un cri d’alarme aux autorités politiques. «Les nouvelles restrictions qui viennent d’entrer en force sont de facto une interdiction officielle d’exercer notre métier. Le problème, c’est que personne ne semble vouloir porter cette responsabilité», dénonce le Zurichois.

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Fermetures à la chaîne

L’établissement zurichois exige du gouvernement une «directive claire», à l’instar de plusieurs cantons romands qui ont imposé la fermeture des clubs et discothèques. «Si le canton impose une fermeture, on aura plus de chances d’obtenir une réduction de loyer. Il y aura alors un petit espoir de survivre économiquement à la crise du coronavirus», concédait dans la presse alémanique Marco Uhlig, le patron du club Heaven. Or pour l’heure, le canton de Zurich continue à autoriser les établissements à exercer leurs activités, tout en leur imposant une limite de 100 personnes par secteur autonome. Selon les lieux, la séparation des espaces est difficile, voire impossible.

A ces exigences cantonales s’ajoute l’obligation fédérale de consommer assis. «C’est contraire à l’ADN des clubs de devoir s’asseoir pour consommer. Cela engendre une chute drastique des ventes de boissons, qui d’ordinaire couvrent 70 à 100% des charges. Il n’y a plus d’équilibre possible entre les mesures à mettre en place et la rentabilité économique», analyse Alexander Bücheli, responsable de la commission des bars et des clubs de Zurich. Le constat est sans appel. Et dans la cité de la Limmat, les annonces de fermeture tombent les unes après les autres, à l’image du Gonzo, du Mascotte, du Plaza ou encore du Bellevue. «Et cela n’est qu’un début», anticipe le spécialiste des nuits zurichoises.

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Economie de la nuit mise à mal

Pour les acteurs de la nuit, la situation engendre une grande précarité pour toutes les personnes qui comptent sur ces lieux pour vivre: techniciens, graphistes, étudiants. Pire, les circonstances actuelles pourraient mener à «des faillites, des licenciements et créer un dommage irréparable pour la culture». Car Zurich, au fil des ans, a su se hisser en capitale helvétique du monde nocturne, avec une scène foisonnante qui attire chaque année entre 5 et 6 millions de personnes. Selon les estimations de la commission des bars et des clubs de Zurich, les quelque 100 établissements affiliés à cette faîtière emploient près de 5500 employés et génèrent plus de 230 millions de chiffre d’affaires.

Industrie à part entière, le secteur peine pourtant à faire entendre ces inquiétudes aux responsables politiques. «On a souvent l’impression que les autorités ne se rendent pas compte de ce que ce milieu représente en termes d’économie, de places de travail, de rôle social aussi», constate Laurence Desarzens, présidente de l’organe de promotion Swiss Music Export.

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Le risque de l’illégalité

Préoccupante, la situation des clubs zurichois est emblématique des difficultés de tout un secteur, plongé depuis des mois dans l’incertitude et la survie économique. A Lucerne, à Bâle ou encore à Fribourg, de nombreuses enseignes en sont arrivées aux mêmes conclusions et ont elles aussi décidé de débrancher la prise provisoirement. Partout, on sent la même consternation de devoir en arriver là et de pénaliser ainsi «tout un pan de la jeunesse». Surtout, on craint que ces décisions n’entraînent une multiplication des fêtes illégales, où les traçages deviendront impossibles. Cela ne fera qu’amplifier encore le problème. Et Laurence Desarzens de conclure: «C’est comme si on revenait à la fin des années 1970, lorsqu’il n’y avait rien et que les gens s’organisaient pour se retrouver de façon illégale. Même si la situation est très compliquée, il est essentiel de prendre en compte les besoins des jeunes gens et de préserver cette culture de la jeunesse.»