On peut y faire atterrir des avions qui viennent de New York. Par contre, à cause du poids du kérosène, la longueur de la piste des Eplatures ne leur permet pas de repartir pour un vol outre-Atlantique. C’est l’une des particularités de l’aéroport de La Chaux-de-Fonds, que son directeur raconte en se promenant sur la piste de 1200 mètres. «Une pépite, qui ne connaît pas le brouillard et qui permet le vol aux instruments», souligne Simon Loichat, un matin de printemps à l’aube.

Ce lundi, une rencontre particulière aura lieu sur ce tarmac coulé à mille mètres d’altitude. Les services économiques de la Métropole horlogère y entament une série d’événements pour «recréer un lien entre le monde industriel et les autorités», comme l’explique le président de la ville, Théo Huguenin-Elie.

Editorial: Pour sortir d'un long hiver chaux-de-fonnier

Un lien qui apparaît aujourd’hui fragile. Si les patrons du Haut du canton que Le Temps a rencontrés évoquent tous sans exception une qualité de vie exceptionnelle dans les Montagnes, le climat économique y est plus morose. Dans un étrange contexte: le canton de Neuchâtel est simultanément le sixième meilleur contributeur au PIB par habitant du pays (grâce à l’horlogerie, à la microtechnique, à l’appareil­lage médical, etc.), mais possède, avec 5,5%, le pire taux de chômage de Suisse; 7,3% à La Chaux-de-Fonds et 7,1% au Locle. Et un bas salaire médian. Pourtant, «le canton est l’un des seuls bassins industriels d’Europe à avoir connu une croissance durant les deux dernières décennies», rappelle volontiers le conseiller d’Etat chargé de l’Economie, Jean-Nat Karakash.

Les maux qui s’abattent sur le Haut sont d’abord conjoncturels. Le franc, toujours plus fort, pénalise ses entreprises dont les produits s’exportent essentiellement en zone euro. Sans compter les incertitudes liées au vote du 9 février 2014 ou à la réforme de la fiscalité des entreprises. «On souffre énormément, on réduit les marges, et les dépenses dans la recherche et l’innovation. Par ailleurs, on assiste à une augmentation de la bureaucratie dans le secondaire, avec toujours davantage de normes, d’audits, etc.», se désole Pierre-Olivier Chave. Si le patron de PX Group, le transformateur de métaux qui emploie plus de 300 personnes dans la région, devait aujourd’hui investir 2 millions dans une nouvelle structure, «ce serait dans la zone euro».

Même discours à l’Association industrielle et patronale. Raymond Stauffer, le président, entend parler d’un licenciement ici, de cinq autres là. De trois autres ici. Suite à l’abandon du taux plancher, cer­­taines ­sociétés ont perdu jusqu’à 400 000 francs dans la seule journée du 15 janvier à cause de factures ouvertes en euros. «Le franc fort provoque une crise plus vicieuse que d’habitude car il n’y a aucune lumière au bout du tunnel. Mais ces ennuis conjoncturels ne sont qu’une couche de plus», explique-t-il. Car, à ce stade, les difficultés seraient les mêmes que dans le reste de la Suisse.

Le canton de Neuchâtel – et plus particulièrement La Chaux-de-Fonds – doit en plus composer avec ses propres problèmes. Il y a eu le refus du RER-Transrun, l’affaire Hainard, l’affaire Legrix, le dossier hospitalier et maintenant le déficit de 12 millions dissimulé par l’ancien conseiller communal Pierre-André Monnard… «C’est une série noire, résume Marc Bloch dans ses locaux de La Semeuse. Pour notre image, c’est catastrophique. Sans compter que la ville est censée sortir d’années de vaches grasses, mais que les caisses sont vides.» Dans tous ces échecs, la faiblesse du personnel politique est systématiquement pointée du doigt. «Dans le privé, si l’on traversait une telle crise, on bifferait 15% des postes et on remplacerait un tiers des cadres. Ce n’est pas possible à la ville», regrette Raymond Stauffer.

Même si la crise institutionnelle que traverse le canton entier n’a qu’un impact relatif sur les entreprises, elle laisse des traces. Exemple: ces onze dernières années, cinq conseillers d’Etat et huit chefs de services différents se sont passé le dossier de l’incubateur de start-up chaux-de-fonnier Neode. «Le partenariat en est rendu plus difficile, même si les choses sont aujourd’hui en train de s’améliorer», note Claude Amiguet, directeur de l’institution implantée à quelques pas des grandes fabriques horlogères.

Les industriels peuvent vivre sans trop pâtir d’une image de la ville écornée. Les problèmes structurels sont ailleurs. L’évolution de l’économie – d’un écosystème industriel à une multitude de galaxies financières – a déplacé les centres décisionnels des entreprises. En outre, «certains de mes cadres préfèrent vivre à Lausanne pour ne pas devoir s’installer dans le Haut», se désespère François Thiébaud. Dans son bureau loclois, le patron de Tissot assure que ce n’est pas seulement à cause du statut «d’enfer fiscal» supporté par le canton de Neuchâtel. Mais aussi pour des questions de mobilité. A ce titre, l’échec du projet de liaison rapide entre le Haut et le Bas a laissé de douloureuses cicatrices. Et l’engorgement systématique du Locle aux heures de pointe ainsi que l’antédiluvienne liaison ferroviaire qui va jusqu’à Morteau font grincer les dents.

«On a hérité d’infrastructures inadaptées», déplore Pierre-Olivier Chave. Les nombreux atouts du Haut – loyers bon marché, haute qualité de vie, proximité avec la nature, etc. – ne suffisent plus pour attirer, ou retenir, les talents. Conséquence: contrairement à l’époque où les patrons vivaient dans la région (et la faisaient vivre), les propriétaires économiques se sont éloignés. Anecdotique, mais révélateur: le dernier dermatologue de La Chaux-de-Fonds veut quitter la ville et ne trouve personne pour reprendre son cabinet. Avec un bassin de 39 000 habitants, le potentiel de réussite fait pourtant peu de doute.

Pour sortir de l’impasse, les patrons en appellent désormais à une prise de conscience cantonale. A une thérapie de groupe, pour reprendre les mots de Marc Bloch. Les querelles de clocher entre le Haut et le Bas font perdre trop de temps, d’argent et d’énergie aux villes. Et font sourire le patron de Tissot. «D’ici à un demi-siècle, il y aura des logements qui relieront La Chaux-de-Fonds à Neuchâtel. Ce sera une grande agglomération commune», prédit François Thiébaud. 180 000 personnes vivent dans le canton. «C’est l’équivalent de Lausanne et sa banlieue! Il faut arrêter de nous prendre la tête comme si nous étions un pays entier», tonne le président de la Chambre de commerce et d’industrie, Alain Marietta, en tapant du poing sur la table.

C’est dans les moments difficiles que l’on fait preuve d’innovation et de créativité, rappellent les industriels de la région. «Nous avons peut-être touché le fond, mais c’est le moment de montrer ce que l’on sait faire de mieux», martèle Alain Marietta. Dans ses bureaux loclois de Metalem, il rappelle «qu’il est possible ici de créer, de faire du prototypage, de la série et de vendre toutes sortes d’appareils dans le même canton. C’est exceptionnel!» Savoir faire plus avec moins, maîtriser la miniaturisation, la fiabilité… la tradition industrielle dont peut s’enorgueillir la région n’a plus à faire ses preuves. Sans compter la main-d’œuvre disponible de l’autre côté de la frontière. «Appréciable, quand il faut faire face à un rapide développement», souligne Pierre-Olivier Chave.

Les autorités semblent avoir pris la mesure du problème. En mars dernier, Jean-Nat Karakash a ouvert la consultation à un avant-projet de loi visant à appuyer le développement économique du canton. La rencontre de lundi à l’aéroport pourra être l’occasion pour les patrons de débattre de ce projet avec les autorités. Et pour ces dernières de les convaincre que, contrairement aux jets d’affaires new-yorkais, la région n’est pas seulement condamnée à voir atterrir son attractivité industrielle. Mais peut également la faire redécoller.