Après des mois de discussions discrètes, un projet révolutionnaire est en train de naître dans les coulisses du parlement. Il définit pour la première fois les contours d'une politique nationale visant à limiter l'influence des islamistes fondamentalistes auprès des musulmans de Suisse. Depuis le printemps dernier, la Commission de politique de sécurité du Conseil des Etats a organisé une série d'auditions à huis clos sur le thème de «l'extrémisme islamiste». Plusieurs de ses membres ont expliqué au Temps qu'un «catalogue de mesures» est désormais en préparation. Il devrait être soumis au Conseil fédéral au début de l'an prochain et pourrait bouleverser en profondeur les rapports entre les autorités suisses et les communautés musulmanes.

Au départ, consacrés à la menace terroriste, les travaux de la commission se sont en effet étendus à l'idéologie islamiste, puis au sujet plus vaste de l'intégration des musulmans en Suisse. Une application plus stricte de la norme pénale contre le racisme pour empêcher les religieux extrémistes d'inciter à la haine contre les «infidèles» a été évoquée. «Il doit être dit que certaines choses sont intolérables, explique l'un des membres de la commission, Michel Béguelin (PS/VD). On ne peut pas accepter la création de cimetières purement musulmans; l'égalité entre hommes et femmes doit être reconnue. Les gens qui viennent ici ne peuvent pas venir avec leurs mœurs et leurs habitudes: ils doivent s'adapter.»

Le 9 novembre, les sénateurs ont invité le président de la Commission fédérale contre le racisme, Georg Kreis. Venu défendre les droits des minorités, il s'est retrouvé confronté à un vigoureux plaidoyer en faveur des «valeurs démocratiques»: «Nous lui avons dit que les droits humains ne se partagent pas et que les valeurs de la majorité doivent être préservées», expliquent des parlementaires. Ces derniers trouvent curieux qu'aucune instance fédérale ne soit chargée d'expliquer aux immigrants qu'ils doivent respecter les fondements de l'ordre constitutionnel suisse.

Le secrétaire de la commission des Etats, Pierre-Yves Breuleux, souligne que le catalogue de mesures en préparation n'a pas été «finalisé» et qu'aucun vote n'a eu lieu. Mais il précise que le projet qui va être transmis au gouvernement devrait dépasser le cadre purement sécuritaire: «L'idée est de provoquer un large débat sur l'islamisme au parlement et au Conseil fédéral», explique-t-il.

Ce projet répond aux préoccupations de certains cantons confrontés à des revendications de type «différentialiste», selon l'expression de Thomas Facchinetti, le délégué neuchâtelois à l'intégration des étrangers. A Genève, les services sociaux expliquent qu'ils doivent négocier âprement pour permettre aux femmes de certains immigrés musulmans de sortir de chez elles pour prendre des cours de français… à la mosquée. En Valais, la cheffe du service des étrangers, Françoise Gianadda, demande que puissent être infligées des «sanctions réelles», allant jusqu'au renvoi, à des militants islamistes qui ont obtenu l'asile en Suisse, et réclame une surveillance accrue des prêches dans certaines mosquées. Elle déplore aussi l'attitude passive des autorités fédérales sur ces questions: «L'administration fédérale est un carcan extrêmement lourd. La plupart de ses fonctionnaires ne veulent pas admettre que nous sommes confrontés à un problème.»

L'attitude du Conseil fédéral n'est guère différente. Pour son membre le plus directement concerné, Christoph Blocher, l'islamisme en lui-même n'est pas un sujet de préoccupation: «On ne peut pas dire que l'islam est spécialement extrémiste, ce serait très dangereux», explique son porte-parole Livio Zanolari. Un projet de loi en préparation devrait permettre de surveiller plus activement l'ensemble des milieux extrémistes en autorisant les écoutes préventives et les infiltrations par la police. «Les écoutes pourraient être soumises à l'approbation d'un collège de trois magistrats retraités expérimentés», a expliqué Christoph Blocher au Temps.

Pour Thomas Kessler, le délégué bâlois à l'intégration des étrangers, une débauche de nouveaux moyens policiers n'est peut-être pas nécessaire. Une coopération étroite avec les communautés musulmanes suffit en général à détecter les dérives extrémistes, comme le montre le cas de l'imam saoudien qui avait défendu le châtiment corporel des femmes: dénoncé par ses ouailles, il a dû quitter la Suisse. «Cette coopération fonctionne parfaitement, mais la Confédération n'a pas encore compris cette logique. L'intégration est un sujet qui a été négligé parce que la Suisse refuse de voir qu'elle est un pays d'immigration, et que ces gens vont rester ici.»