Médias

Face à «No Billag», les cantons périphériques se mobilisent

Préoccupés par la désertification médiatique que pourrait engendrer l’initiative «No Billag», de nombreux cantons montent au créneau. Une certaine réserve demeure toutefois en Suisse alémanique

Les cantons suisses se mobilisent pour s’opposer à «No Billag». Du Tessin au Jura, de Genève en Thurgovie, une douzaine de gouvernements cantonaux appellent leurs citoyens à voter non au projet d’abolition de la redevance (AR, AI, BE, FR, GE, GR, JU, NE, SG, SH, TH, TI, VD, VS). On y retrouve la Suisse romande au complet, le Tessin, les Grisons, ainsi qu’une grande partie de la rurale Suisse orientale. Manquent à l’appel la riche Suisse centrale, le nord-ouest et Zurich. Pourquoi et comment les cantons font-ils campagne?

Peur d’une désertification médiatique

Du côté des cantons périphériques – alémaniques comme romands confondus – c’est la disparition pure et simple de toute information cantonale qui est redoutée. Présidente du gouvernement jurassien, Nathalie Barthoulot est à la tête d’un canton de 74 000 habitants (Zurich en dénombre 1,5 million) considéré par l’Administration fédérale des contributions comme le plus pauvre du pays. La redevance permet à un territoire comme le sien de disposer d’une information complète et diversifiée, rappelle la socialiste, pour qui «l’appauvrissement du paysage médiatique que susciterait l’acceptation de l’initiative» rend «tout à fait possible» l’hypothèse prochaine de devenir un désert médiatique.

Il ne reste de fait que le Quotidien Jurassien pour continuer de relayer l’actualité cantonale. «Les centres urbains à fort pouvoir économique auront sans doute la possibilité de maintenir une offre médiatique diversifiée, observe-t-elle, mais pas les autres.

Notre dossier: La controverse «No Billag» 

Même son de cloche sur les rives du lac de Constance, en Thurgovie. Président du canton, Jakob Stark (UDC) s’inquiète des «conséquences politiques» que pourrait avoir une initiative qui paupériserait selon lui «encore davantage» le paysage médiatique local «déjà en situation de quasi-monopole».

Ne reste là aussi plus qu’un unique journal cantonal: le Thurgauer Zeitung. «Thurgovie et la Suisse orientale tout entière, rurale, seraient impactés de manière supérieure à la moyenne par la disparition de la SSR. Cela dégraderait l’information régionale, municipale et communale ainsi que la formation générale de l’opinion.» Une télévision basée sur les rentrées publicitaires n’a pas sa chance dans une région comme la nôtre, ajoute l’élu.

«Si la Romandie était un pays, elle ne pourrait pas s’offrir la RTS»

Dans le canton de Vaud, largement plus peuplé, c’est avant tout pour préserver la richesse de l’actualité locale que Nuria Gorrite, Présidente du Conseil d’Etat, défend le service public: «Notre canton est le quatrième de Suisse par la superficie, les actualités régionales y sont très diverses. Si nous ne voulons pas que toute l’attention se focalise sur les villes ou sur l’arc lémanique, la redevance est indispensable.»

Aux côtés de la possible perte d’une couverture médiatique locale, c’est aussi la peur de nouveaux chômeurs qui préoccupe des cantons comme Vaud ou Genève: «1500 personnes sont employées par la RTS sur l’Arc lémanique», rappelait récemment François Longchamp, le président du Conseil d’Etat genevois.

Lorsque vous avez trois ou quatre choix pour votre journal du dimanche et deux gratuits différents en semaine, vous voyez la question de la diversité de la presse autrement qu’en Suisse romande

Nuria Gorrite

Présidente d’un gouvernement vaudois unanimement opposé à l’initiative, Nuria Gorrite mènera tout d’abord campagne «à titre individuel»: «Certains conseillers d’Etat le feront, et j’en fais partie», milite la socialiste. Vu les enjeux locaux, elle espère inspirer des élus communaux à suivre le mouvement. Au niveau du collège ensuite, la politicienne souligne le rôle informatif de l’Etat, qui doit «renseigner la population sur les conséquences de l’initiative pour le canton et sa cohésion». Et en Suisse? «Nous cherchons à fédérer les autres cantons au sein des diverses conférences intercantonales.»

Lire aussi: Les multiples tributaires de la redevance

Quant à la réserve affichée par certains cantons alémaniques, la conseillère d’Etat l’explique par l’abondance d’offre présente dans certains cantons outre-Sarine: «Lorsque vous avez trois ou quatre choix pour votre journal du dimanche et deux gratuits différents en semaine, vous voyez la question de la diversité de la presse autrement qu’en Suisse romande. Même l’hebdomadaire allemand Die Zeit a une édition spéciale suisse!»

La solidarité intercantonale remise en question?

Les bénéfices disparates de la redevance apparaissent en filigrane dans ce soutien contrasté. Les minorités linguistiques comme le Tessin, qui apporte 4% de la somme totale et en bénéficie de 22%, ou la Suisse romande, qui récolte un tiers du montant alors qu’elle n’y contribue qu’à un peu plus de 20%, sont vent debout contre l’initiative. La Suisse alémanique, qui paie près de 75% de l’impôt pour ne finalement profiter que de 43% de la manne finale, apparaît moins soudée.

Interrogé sur la forte mobilisation des cantons, le président du comité de campagne «No Billag» en Suisse romande, Nicolas Jutzet, juge qu’il s’agit là d’une «occasion manquée»: «Les cantons ne veulent pas assumer la possibilité de financer une offre cantonale médiatique par eux-mêmes», déclare le jeune PLR. Qui s’indigne: «Quand c’est la Suisse allemande qui paie, là pas de problème!»

Les cantons alémaniques restés muets sur la question auront l’occasion de se prononcer le 22 décembre, date à laquelle l’assemblée plénière de la Conférence des gouvernements cantonaux discutera de son positionnement face à l’initiative.

La controverse «No Billag»

Publicité