«Une catastrophe», lance un responsable académique. Certains de ses collègues tiennent un langage un peu plus nuancé, mais, sur le fond, la consternation domine. Recalée à ce stade par le Conseil fédéral, la démarche de Johann Schneider-Ammann provoque comme un dégât d’image.

Mercredi passé, le ministre de l’Economie avançait le nom de ­Roman Boutellier, vice-président de l’EPFZ et président du conseil d’administration de son ancienne entreprise, pour prendre la tête du Secrétariat d’Etat à l’éducation et à la recherche.

En janvier prochain, les services s’occupant de formation et de recherche seront fusionnés et placés à l’Intérieur, dans une grande administration qui suscite «des attentes très différentes, à la mesure de l’enjeu: c’est un mini-département qui se constitue», illustre Antonio Loprieno, recteur de l’Université de Bâle et président de la Conférence nationale des recteurs. A ses yeux, l’initiative de Johann Schneider-Ammann représente «un choix politique peu opportun. Alors qu’en réunissant ce secteur à l’Economie, il faut faire attention à l’ampleur du champ, des enjeux.»

Outre la polémique politique, sur un éventuel copinage de la part du ministre, la nature de ce choix marque certains universitaires: un cadre de l’EPFZ, affichant un parcours plutôt industriel. Au moment de l’annonce du regroupement à l’Economie, le gouvernement multipliait pourtant les précautions à l’égard des académies.

Recteur de l’Université de Fribourg, laquelle joue sur la carte du bilinguisme, Guido Vergauwen assure «ne pas être gêné par le fait que le responsable désigné vienne de Zurich», tout en ajoutant: «Je comprends que, pour une fonction aussi importante, un conseiller fédéral veuille choisir une personne de confiance. C’est important, mais pas déterminant. Le secrétaire d’Etat aura la tâche de surveiller la qualité des hautes écoles suisses dans toute leur diversité, et de défendre les équilibres.»

En fait, la surprise des universitaires, voire leur colère, est à la mesure de l’ampleur du changement, avec la création de ce vaste ensemble. Longtemps horrifiés à l’idée que le soutien aux universités soit placé sous la coupe de l’Economie, les recteurs s’étaient fait une raison.

Mais le couac de mercredi dernier et le débat qui s’ensuit laissent craindre un démarrage chaotique, sans grande vision sur l’importance des enjeux, qu’il s’agisse des institutions académiques, de la recherche ou de la formation professionnelle. Pour le recteur lausannois Dominique Arlettaz, «un tel raté de départ est dommageable. Le nouveau responsable devra façonner une structure et une fonction importantes, il devra avoir un poids politique. Il faut de bonnes conditions pour une telle mission: avec les péripéties actuelles, ce n’est pas le cas.» D’autant que le temps est compté: directeur général de la Haute Ecole spécialisée (HES) de Suisse occidentale, et membre de la Commission fédérale des HES, Marc-André Berclaz, déplore «le fait qu’il y ait déjà une forme de dysfonctionnement, si l’on songe aux délais serrés pour la mise en œuvre du nouveau secrétariat d’Etat.»

Des Romands sont sensibles au fort lobbying qui a lieu ces jours en faveur de la conseillère d’Etat fribourgeoise Isabelle Chassot. Au moment où les milieux économiques, dont l’USAM, militent pour Roman Boutellier. L’embarras dans les hautes écoles ne relève toutefois pas seulement de l’idée que le poste devrait revenir à un Latin. Certains se disent choqués par l’âge du candidat pressenti, 62 ans depuis le 5 avril, comme si ce poste pour un domaine désigné comme stratégique par le gouvernement pouvait servir de rampe de fin de carrière.

Alors que l’hebdomadaire Sonntag indiquait dimanche une autre piste, le chef du Service de l’enseignement supérieur zurichois, Sebastian Brändli, le jeu semble encore ouvert. L’hypothèse Boutellier n’est pas écartée. En outre, pour éteindre l’incendie, l’option du titulaire de l’actuel secrétariat d’Etat, Mauro Dell’Ambrogio, est souvent évoquée. Un suspense, toutefois gâché par un hoquet initial.