Depuis près d’un an, ils sont au front jour et nuit. Les applaudissements se sont tus depuis longtemps, mais les soignants luttent sans relâche contre la progression du virus. Alors que la troisième vague se profile, la lassitude se fait sentir. Heures supplémentaires en cascade, jours de congé supprimés, manque de reconnaissance, souffrance psychologique, stress: aides-soignants, infirmiers ou encore médecins tirent la sonnette d’alarme. A la fatigue s’ajoutent la confrontation permanente à la mort, la peur de contaminer ses proches ou encore les restrictions sanitaires qui pèsent sur le moral.

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Depuis des mois, l’Association suisse des infirmiers alerte le Conseil fédéral et les cantons, demande des renforts et une revalorisation salariale attendue depuis des années. En guise de récompense, les soignants des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) ont reçu des paniers garnis et ont vu une partie de leurs heures supplémentaires payées. A Fribourg, le canton a offert une prime au personnel engagé durant la crise. Ces gestes comptent, mais pas sûr qu’ils suffisent à apaiser les tensions.

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Au sein des hôpitaux, la détérioration des conditions de travail reste un sujet tabou. Pour preuve: trouver des soignants qui acceptent de décrire leur quotidien à visage découvert est devenu très compliqué. «Par crainte d’éventuelles représailles», déplore la section genevoise du Syndicat des services publics. Les personnes qui acceptent aujourd’hui de témoigner nous ont été adressées par la direction de leurs hôpitaux respectifs. La réalité qu’elles décrivent montre l’incroyable effort fourni par le personnel médical, au cœur de la crise, au plus proche de l’humain, de la vie et de la mort, alors que certains pestent contre les restrictions sanitaires ou démentent encore l’existence d’une pandémie.


«On est habitué à la mort, mais pas dans de telles proportions»

Jean-Luc Reny, 56 ans, médecin-chef du Service de médecine interne générale aux HUG, à Genève. Cet automne, la capacité de son service a triplé en l’espace de quelques semaines pour accueillir les malades du Covid-19 en soins intermédiaires et en soins aigus.

«Il y a d’abord eu la première vague, puis un calme plat, l’illusion que tout était fini. Lorsque la deuxième vague est arrivée, plus forte que la première, personne n’y croyait. Aujourd’hui, on n’a toujours pas retrouvé la mer d’huile, la situation s’est stabilisée à un niveau relativement haut, on navigue par temps de houle. Crise ou pas crise, les soignants se donnent sans répit, c’est dans leur ADN. Après bientôt un an de pandémie, les équipes sont fortement éprouvées. Beaucoup de soignants ont contracté la maladie et accumulé une grande fatigue, ce qui rend les effectifs durs à maintenir. Le système, et ceux qui le font vivre, touche à ses limites.

Les gens ne se rendent pas toujours compte de ce qui se passe dans les hôpitaux. On parle beaucoup des soins intensifs, mais ce n’est pourtant pas là que la majorité des patients covid décèdent ou sont sauvés. Cet automne, lorsque toute l’activité élective [opérations planifiées, non urgentes] a été stoppée, les unités de chirurgie se sont transformées en unités covid. D’une capacité de 150 lits en temps normal, le service de médecine interne est passé à 500 lits au pic de la deuxième vague pour un total de 735 patients covid et post-covid. Une telle réorganisation engendre des réactions en chaîne: lorsqu’on fait tripler un service, des médecins passent leur temps à planifier des médecins et à en former d’autres, ce qui ne devrait pas être leur seul rôle. Dans le même temps, il faut continuer à prendre en charge les patients en attente d’une opération pour un cancer ou d’une transplantation rapide. Les interventions moins urgentes, elles, doivent attendre.

Surveillance permanente 

En tant que soignant, on est habitué à la mort, mais pas dans de telles proportions. Il n’est pas courant de devoir expliquer à des proches qu’ils devront dire adieu à l’être aimé par écran interposé, comme c’était le cas durant la première vague, ni de voir partir des patients parfois jeunes, encore conscients, qui ont fait des complications. Primordial, le contact humain est souvent très fort et complexe avec les patients atteints du covid. On lit beaucoup d’inquiétude dans leurs regards, dans leurs gestes, on sait que l’état de certains d’entre eux va s’aggraver. A chaque étape de la prise en charge, mais c’est tout le temps en fait, on maintient la surveillance, on ajuste en permanence les besoins en oxygène. Tout ceci rend la pandémie très lourde à porter. Il n’est pas étonnant que le soutien psychologique offert par les HUG ait rencontré un si grand succès.

Depuis un an et au gré des vagues successives, les soignants ont appris à vivre dans une bulle entre leur domicile et l’hôpital. Quand on travaille de 70 à 80 heures par semaine pour certains, les besoins sont différents, on rentre chez soi et on dort. On ne se réunit qu’en nombre très limité, dans le strict respect des mesures sanitaires. C’est lourd de vivre ainsi, de manière aseptisée, mais il y a un vrai sentiment de responsabilité vis-à-vis de la pandémie. Mes enfants le comprennent, ils ne touchent plus aucun bouton avec leurs doigts, acceptent de porter un masque presque naturellement. Personnellement, j’ai renoncé à convaincre les coronasceptiques, qui risquent de découvrir, à leurs dépens, la violence de la maladie. Certes, le covid s’apparente à une grippe pour certains patients, mais pour d’autres il peut signifier la mort. Entre les deux, il y a toute une échelle de graduation. C’est le caractère imprévisible de la maladie qui est dur à gérer.

«Accepter la réalité de l’autre»

Dans ces conditions, je ressens un soulagement global autour de moi suite aux décisions du Conseil fédéral. Il vaut mieux être dans l’anticipation plutôt que dans la réaction, surtout quand on sait qu’il faut deux semaines environ pour voir les effets des mesures. Malheureusement, les autorités n’ont pas toujours été proactives durant cette crise. Genève a été par moments l’une des régions les plus touchées du monde et pourtant, lors de la deuxième vague, la réaction a tardé. Si les mesures avaient été prises plus tôt, la flambée de cas aurait certainement été moins forte. Rappelons que les restrictions sanitaires visent avant tout à éviter une surcharge hospitalière et, partant, une surmortalité. Cela ne veut pas dire que les problèmes des autres n’existent pas. Il faut sortir de cette vision corporatiste qui consiste à opposer un domaine à l’autre. La crise que nous traversons est un défi de société, elle nous touche tous. Les indépendants souffrent, les soignants bossent comme des fous. Chacun doit accepter la réalité de l’autre.»


«Au pic de la deuxième vague, c’était l’usine»

Dany Poilevey, 35 ans, infirmière en soins continus à l’Hôpital de La Chaux-de-Fonds. La jeune femme, domiciliée en France, travaille dans une unité transitoire qui accueille des patients nécessitant une surveillance rapprochée. De quatre lits en temps normal, son unité est montée à une capacité de dix lits durant la première et la deuxième vague.

«Lorsque la pandémie s’est déclarée, j’ai foncé tête baissée, enchaîné les nuits sans vraiment avoir conscience de l’ampleur de la pandémie et de ses conséquences. Je ne sortais de mon cocon familial que pour aller au travail, j’étais concentrée sur mon devoir: prendre soin de mes patients, leur sauver la vie si possible. La fatigue s’est rapidement accumulée. Ce n’est qu’au début de l’été, dans un moment d’accalmie, que j’ai mesuré la gravité des événements. Malgré mes treize ans d’expérience, j’ai dû admettre que cette crise me touchait plus que ce que je pensais.

Dès la mi-octobre, les cas sont remontés. Je ne m’attendais pas à une deuxième vague aussi forte, on est repassé en mode urgence comme au printemps, sauf que cette fois, les dix lits étaient pleins, occupés presque intégralement par des patients intubés. Dans le même temps, les restaurants étaient ouverts, les magasins bondés, c’était incompréhensible pour nous soignants. Au pic de la deuxième vague, c’était l’usine. On accueillait des patients à la chaîne, on les stabilisait, on les transférait, il n’y avait pas de temps mort, pas de répit. Je suis passée d’un 80% à un 110%. Dans ces moments-là, on est en mode pilote automatique, on essaye de faire de notre mieux, d’anticiper le plus possible, les gestes sont mécaniques. Quand on rentre à la maison, on dort autant qu’on peut puis on y retourne.

«On a beau être infirmier, on reste avant tout humain»

Travailler avec des patients atteints du covid est une tâche délicate. La plupart sont inconscients au début de la prise en charge. Certains sont confus, angoissés au réveil, c’est toujours difficile lorsqu’on ne parvient pas à cerner leurs demandes, on se sent désarmés. Je me souviens d’une dame âgée qui a fait une grande montée d’angoisse au réveil, j’ai passé toute la matinée à son chevet pour la rassurer, l’aider à retrouver ses repères. Lorsqu’elle a finalement pu être extubée, je me suis sentie soulagée pour elle, valorisée de la voir évoluer positivement. Un autre patient m’a beaucoup touchée, par son histoire personnelle qui ressemblait à la mienne. J’ai rencontré sa famille, cela a réveillé des choses en moi. On a beau être infirmier, on reste avant tout humain.

Au fil des semaines, les prises en charge très compliquées se sont multipliées, tout comme les décès. J’avais parfois le sentiment de ne pas avoir assez fait, de ne pas être à la hauteur. La peur de manquer de lits était omniprésente, la sélection des patients a été évoquée mais n’a, heureusement, jamais dû être appliquée. On a toujours réussi à transférer des patients dans des hôpitaux alémaniques.

Besoin de reconnaissance 

Aujourd’hui, on reste à un niveau d’alerte assez haut, on sent que les cas repartent à la hausse. Il y a une forme de lassitude chez les soignants, il n’y a plus l’élan de motivation, l’énergie des débuts. On se demande si on va voir le bout du tunnel un jour. Le ras-le-bol de la population, je peux l’entendre, ça me pèse aussi de ne pas avoir de relations sociales, tout le monde aspire à retrouver la vie d’avant. Mais c’est aussi dans ces moments-là qu’on se rend compte de la valeur de certaines professions. Après tout cet engagement, les revendications des soignants sont légitimes. De mon côté, j’ai obtenu des jours de récupération. La certification en soins continus dont je dispose devrait également faire l’objet d’une reconnaissance supplémentaire. Je me sens privilégiée.»


«Un grand esprit de solidarité ressort de la crise»

Marie-Laure Carballo-Ehrler, 42 ans, infirmière responsable d’équipe dédiée aux soins intermédiaires covid aux HUG. L’équipe a été embauchée spécialement pour les besoins de la pandémie, jusqu’à atteindre 250 collaborateurs au pic de la crise.

«Après la deuxième vague qui a été très intense, l’hôpital est en phase de transition. Le climat est pour l’instant calme, mais on ne sait pas ce qui nous attend, on craint que la troisième vague soit encore plus forte, que l’énergie manque. Il y a bien sûr la fatigue physique, après des mois à travailler à un rythme intense dans des conditions très difficiles – 12 heures par jour avec un masque, des lunettes de protection, des surblouses –, mais aussi la fatigue psychologique. Pour les soignants, la confrontation permanente à la mort s’ajoute à la peur de contaminer ses proches, à l’absence de vie sociale et aux restrictions sanitaires qui pèsent sur le moral.

«Sans bienveillance, on n’obtient rien»

Au-delà de la fatigue, un grand esprit de solidarité ressort de la crise. L’unité a été créée spécialement pour les besoins du covid en mars dernier. Tous les jours, de nouvelles personnes arrivaient, il a fallu monter une organisation de toutes pièces, établir des procédures, créer une cohésion d’équipe. On a tous travaillé de concert contre ce virus. Durant des mois, on a dû rappeler des collaborateurs pour leur demander de venir travailler sur leurs jours de congé ou de prolonger leurs horaires. Malgré les conditions, j’ai toujours réussi à trouver des volontaires. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de souffrance. Certains collègues craquent, ça défile devant mon bureau, je tente de les réconforter au mieux. Nous sommes un groupe d’individus soudés, pas juste des noms sur un planning. Sans bienveillance, on n’obtient rien. Aujourd’hui on a formé nos équipes, on est mieux armé contre ce virus, j’espère que cette expérience va nous aider à compenser la fatigue accumulée pour affronter la troisième vague. Quant à la vaccination, on en parle peu, on sait qu’elle ne va pas changer notre quotidien de sitôt.

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C’est toujours dur de voir un patient mourir, surtout lorsqu’il n’y a pas de traitement contre la maladie. Cela provoque un sentiment d’impuissance. Dans ces moments-là, l’objectif est d’offrir au patient un accompagnement digne vers la mort et de répondre au mieux aux attentes de la famille. De ce point de vue, les visites aujourd’hui autorisées pour les patients en fin de vie, représentent un changement humainement salvateur par rapport au printemps dernier.

Aujourd’hui, les applaudissements se sont tus mais on reçoit beaucoup de témoignages de la part de l’entourage des patients. Cela met du baume au cœur. Aux HUG, on a obtenu trois jours de congé après la deuxième vague, une partie des heures supplémentaires payées, ainsi qu’un panier garni. Des petits gestes qui comptent. De toute cette crise, un moment me restera en mémoire. Lorsque notre premier patient transféré des soins intensifs avec une trachéotomie a pu sortir de notre unité, sans soutien respiratoire, entouré d’une haie d’honneur de soignants. Il avait 35 ans.»


«J’ai l’impression d’être dans un tunnel sans fin»

Raphael Braghini, 45 ans, aide-soignant en médecine interne au CHUV, à Lausanne. La pandémie a considérablement complexifié ses tâches quotidiennes et mis en veille sa formation d’assistant en santé et soins communautaires (ASSC).

«A l’étage où je travaille, les patients sont en isolement et, la plupart du temps, encore contagieux. Le protocole de désinfection imposé est très strict. Il faut se protéger de la tête aux pieds, mettre un masque, des lunettes, des blouses, des surblouses, puis les enlever chaque fois qu’on sort de la chambre. Tout cela prend énormément de temps. La tournée du matin, durant laquelle je rends visite à sept patients, dure facilement une heure de plus qu’auparavant. En dix ans de métier, je n’avais jamais vécu une telle situation.

Avec la pandémie, mon travail s’est complexifié. Les patients atteints du covid sont instables, sensiblement plus âgés, et requièrent une surveillance rapprochée au niveau respiratoire, ce qui engendre plus de responsabilités. Il y a également des jeunes dont l’état peut se dégrader tout aussi rapidement. De fait, la tension, la saturation, la fréquence respiratoire et la température des patients doivent être contrôlées trois fois par jour, y compris de nuit. Si les données sont mauvaises, on appelle du renfort. En tant qu’aide-soignant, on travaille au plus près des patients, on est à l’écoute de leurs besoins, de leurs confidences, de leurs craintes. C’est parfois lourd psychologiquement. Personnellement, je n’ai jamais eu peur du virus, c’est plutôt ma famille qui s’inquiète de savoir si je me protège suffisamment. Heureusement, je n’ai jamais été contaminé jusqu’ici.

Baisse de moral 

Dans mon équipe, les séquelles de la première vague restent importantes. Les trois quarts des collègues sont épuisés, il y a beaucoup d’arrêts maladie, un manque de personnel fixe, ce qui engendre des changements d’horaires fréquents. Etant déjà employé à 100%, j’ai accumulé les heures supplémentaires. D’ordinaire, je suis rarement absent, mais il y a des matins cet automne où je me suis demandé si j’arriverais à tenir toute la journée. Durant la première vague, tout mon entourage était confiné, j’étais un des seuls à travailler. Ajouté à cela le climat anxiogène, la baisse de moral est inévitable.

Pour les patients, l’absence de visites est très difficile à supporter. Beaucoup souffrent d’isolement; les personnes âgées, en particulier, ont perdu leurs repères et tout contact social. On ressent très fortement leur détresse, j’ai vu certains patients baisser les bras, se laisser partir dans un syndrome de glissement. On a bien tenté de maintenir le lien avec leurs proches grâce à la visioconférence, mais pour certains d’entre eux, nous, soignants, sommes les seules personnes à qui ils adressent la parole de la journée. Ils nous montrent leur reconnaissance en nous offrant des petits cadeaux, ça nous touche.

Formation retardée 

L’an dernier, j’ai entamé une formation accélérée, en quinze mois, pour devenir assistant en santé et soins communautaires. J’avais envie de me diversifier, d’avoir davantage de responsabilités. Avec la pandémie, j’ai continué à suivre les cours en visioconférence, ce qui n’était pas toujours facile. Cet automne, j’ai malheureusement dû rater trois semaines de cours en présentiel pour aller travailler. J’ai pris du retard sur le plan théorique, mais pas au niveau pratique vu les situations dont je me suis occupé.

Au terme de ces deux vagues successives, c’est difficile de se projeter, de savoir où l’on va. Ce manque de perspective me pèse, j’ai l’impression d’être dans un tunnel sans fin, je me demande si je pourrai tenir encore longtemps comme ça. Heureusement, le CHUV a plutôt bien géré la crise, il a anticipé la deuxième vague en libérant de la place pour accueillir les nouveaux patients, effectué des transferts entre les services, déplacé les soignants à risque et obtenu le soutien de l’armée. Au début, on avait de la peine à prendre nos pauses vu la cadence de travail, les cadres nous ont dit de nous ménager. Chaque jour, la direction nous fait un état des lieux de la situation sanitaire. Aux complotistes persuadés que la pandémie n’est qu’un complot mondial, je conseille de venir voir ce qu’il se passe dans mon service ou aux soins intensifs. C’est impressionnant.»