La phrase de Micheline Calmy-Rey sur Oussama ben Laden laisse décidément des traces (LT du 27.08.08). Fâché de la façon dont l'Agence France-Presse (AFP) a répercuté un discours de la ministre socialiste, le Département fédéral des affaires étrangères est intervenu auprès de la direction de l'AFP à Paris.

Alain Boëbion, le directeur régional Europe/Afrique de l'AFP, confirme l'existence d'une lettre. Elle a été envoyée en copie à Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères. Demande-t-elle vraiment la mise à pied de Denis Rousseau, le responsable du bureau de l'AFP à Genève et auteur de la dépêche incriminée, comme l'assurent des journalistes de l'agence? «Cela ne figure pas comme tel noir sur blanc», nuance Alain Boëbion, qui s'apprête à répondre au DFAE «en des termes courtois». Du côté du DFAE, le porte-parole Lars Knuchel, agacé par la fuite, refuse de faire le moindre commentaire, «cette lettre n'étant pas destinée au public».

Le Temps a néanmoins pu prendre connaissance du contenu de la missive. Selon nos informations, le DFAE souligne vouloir croire que le contentieux qui le lie à l'AFP vient d'un «problème de compétence et non d'une volonté délibérée de nuire». Il rappelle que Denis Rousseau est au bénéfice d'une accréditation du DFAE pour exercer son activité journalistique en Suisse et fait savoir que l'AFP doit «tirer les conséquences» de cette affaire, pour rétablir la confiance avec le bureau genevois. Des mots forts que certains interprètent comme des pressions inacceptables.

Avant d'envoyer sa lettre, le DFAE avait exigé un rectificatif. Mais l'AFP l'a refusé. «Le DFAE voulait en fait nous imposer sa lecture du discours, dont il pressentait le caractère explosif», souligne Denis Rousseau.

Titrée abusivement

«Il est hors de question, dans la pratique, pour le DFAE de mener un dialogue avec Oussama ben Laden»: voilà la clarification que le département a jugé nécessaire de publier le 26 août sur son site internet, «suite à la publication d'une dépêche de l'AFP titrant abusivement sur le fait que la cheffe du DFAE favorise le dialogue avec Al-Qaida et Ben Laden». Mais le mal était fait: la dépêche titrée «La fin d'un tabou? La Suisse prête à dialoguer avec Ben Laden» a été largement répercutée. Elle soulignait que Micheline Calmy-Rey est «la première responsable de la diplomatie d'un pays démocratique à envisager un dialogue direct avec Oussama ben Laden». Dans les faits, Micheline Calmy-Rey a, lors de son discours de la conférence des ambassadeurs, déclaré, après avoir énuméré une série d'exemples: «Alors faut-il écouter ces bien-pensants? Ou au contraire rechercher le dialogue sans discrimination - quitte à s'asseoir à la table d'Oussama ben Laden?»

Attendue jeudi soir à une réception offerte par la Ville de Genève pour les 80 ans de l'Association de la presse étrangère en Suisse, Micheline Calmy-Rey a annulé sa venue. Le maire Manuel Tornare a expliqué que c'était parce que certaines dépêches avaient colporté des «erreurs grossières et des interprétations fallacieuses». Et qu'«une seule fausse nouvelle peut avoir des conséquences fâcheuses pour l'image de la Suisse et l'image de la ministre».