Regard

Les faiblesses du régime d’économies jurassien

Bien que latente, la tension est vive dans les coulisses des institutions jurassiennes. Le programme d’économies budgétaires Optima est source de dérapages et de lignes de front inédites. Optima vise à réduire de 35 millions d’ici à 2018 les charges du canton (5% du budget) afin d’absorber le déficit structurel, ainsi que les effets des réformes fédérales de la péréquation et de la fiscalité des entreprises, pour pouvoir également construire un musée paléontologique et le centre culturel Crea.

Le 28 août 2014, après cinq mois de travaux à huis clos, dans une confidentialité inviolée, la table ronde jurassienne accouchait d’un contrat spectaculaire (LT du 10.09.2014): le gouvernement et deux représentants du PDC, du PS, du PLR, du PCSI et de l’UDC ratifiaient 141 mesures, réduisant tout ou presque d’environ 5%, à l’instar des subventions comme des effectifs de la fonction publique et de l’enseignement, où 90 postes (sur près de 1900) seront biffés.

Tout autant que le résultat financier, le processus ayant conduit au consensus Optima force le respect. Parfaitement conduit jusqu’ici, mettant en exergue des politiciens courageux, notamment au PS et chez les chrétiens-sociaux, préférant le pragmatisme responsable aux luttes idéologiques et politiciennes, le régime Optima souffre pourtant de faiblesses. Conçu en vase clos, il ne dispose pas de légitimité démocratique. Ce d’autant que les mesures, dans leur majorité, sont de la compétence du gouvernement. Il y aura toutefois, et c’est heureux, une session spéciale du parlement, le 3 décembre, pour débattre et finaliser le programme.

Car le processus et le contenu d’Optima font grincer des dents. Des lignes de fracture inédites voient le jour. Les partis d’extrême gauche, qui ont refusé de participer à la table ronde ou l’ont quittée au moment de signer le contrat (les Verts), ont lancé la fronde. Quitte à lézarder l’habituel bloc de gauche. La ligne de front n’est d’ailleurs pas bien définie. Officiellement, le Parti socialiste, qui compte deux des cinq ministres et deux membres à la table ronde – et non des moindres avec le président Loïc Dobler, ainsi que le chef du groupe parlementaire Gilles Froidevaux –, soutient Optima. Mais certains militants, à l’instar de l’ancien conseiller national Jean-Claude Rennwald, ont signé la pétition électronique qui s’oppose au programme. Une pétition déjà munie de plus de 1300 paraphes.

Les approches sont également diverses dans les syndicats. Membre du comité directeur d’Unia, Pierluigi Fedele tire à boulets rouges sur Optima, s’en prenant au passage au secrétaire syndical Loïc Dobler, affirmant que «la participation d’élus socialistes à cette machinerie s’explique par l’émergence d’une social-démocratie collaborationniste». Le processus Optima met en lumière deux façons de mener une politique de gauche: il y a ceux qui estiment qu’il vaut mieux influencer un projet d’économies plutôt que de se le faire imposer et les dogmatiques, qui refusent par principe toute coupe dans les prestations, ainsi que toute réforme.

La fronde émane également de fonctionnaires et d’un important nombre d’enseignants (le programme prévoit la fermeture d’une vingtaine de classes). Si les autorités – le ministre Michel Thentz l’a rappelé à la tribune du parlement – respectent la liberté d’expression, la révolte menée de l’intérieur de l’administration pose la question de la loyauté envers l’Etat employeur. Pacifiées après la révision du statut d’agent public et la mise en place d’une nouvelle grille salariale, les relations entre l’Etat et sa fonction publique risquent de se tendre, sous l’impulsion de leaders syndicaux.

C’était prévisible. A un an des élections cantonales et fédérales (elles seront simultanées dans le Jura, le 18 octobre 2015), Optima est devenu l’objet sur lequel les uns et les autres se profilent. Jusqu’ici, la «coalition de la table ronde» tient bon. Tout indique qu’elle résistera jusqu’au 3 décembre et débouchera sur une large majorité parlementaire.

Optima ne sera pas soumis au peuple. Tout au plus par tranches, au travers de référendums ciblés. Les Jurassiens pourraient alors être schizophrènes. D’accord sur le principe général de faire des économies, mais opposés aux mesures susceptibles de les affecter. Un sondage on line du Quotidien jurassien en septembre donnait 56% d’avis favorables à Optima.

Construire, puis soutenir Optima, aura été un acte politique éminemment responsable et nécessaire. Mais à qui profitera-t-il dans les urnes dans une année? Personne ne le sait.