Elections cantonales

Qui pour faire la majorité au gouvernement vaudois?

Mardi dans ses locaux, «Le Temps» a accueilli les deux nouveaux candidats au Conseil d’Etat vaudois les plus en vue. En possibles futurs ministres, la socialiste Cesla Amarelle et l’UDC Jacques Nicolet débattent des points de campagne

Voici deux Vaudois, qu’a priori, tout sépare. Elle est socialiste et professeure d’université, il est agriculteur UDC. Tous deux sont les aspirants favoris au gouvernement vaudois lors des élections cantonales du 30 avril, en particulier pour le seul siège vacant, celui de ministre de la formation. L’un et l’autre sont confrontés durant cette campagne à la nécessité d’atténuer leurs aspérités. Lui doit faire oublier qu’il est UDC, allié controversé du PLR, elle, qu’elle garde la réputation d’une militante très à gauche. Du coup, même si leurs programmes pour le canton sont largement différents (ils ne tombent d’accord que sur la revalorisation de la voie professionnelle à l’école), ils débattent sans la moindre agressivité. Ecoutez-les.

Le Temps: Il semble si important pour l’un de maintenir la majorité gouvernementale à gauche et, pour l’autre, de la changer. Mais dans le fond, pourquoi?

- Jacques Nicolet: Il s’agit avant tout pour l’UDC d’assurer la représentativité de la population vaudoise. Puis, je pense qu’il ferait du bien au canton d’avoir à sa tête un chef d’entreprise. Enfin, je ne partage pas l’enthousiasme du Conseil d’Etat sortant au vu de son bilan: le département de la santé publique créé un climat délétère par les conflits avec les cliniques privées et les médecins chefs. Le malaise est aussi flagrant au sein du département de la formation, où les enseignants s’adressent à leur ministre par voie de pétition.

- Cesla Amarelle: Ma motivation est de maintenir ce climat de compromis dynamiques qui a prévalu durant la dernière législature. Je trouve que le bilan du Conseil d’Etat sortant est unique en Suisse. Avec une majorité de gauche au gouvernement et de droite au parlement, nous sortons d’une législature riche en réalisations et en avancées indispensables pour notre Canton. L’Etat a recapitalisé la caisse de pension, développé une politique sanitaire pragmatique pour éviter l’explosion des coûts, renforcé les relations canton-communes avec la Loi sur l’accueil de jour. Par ailleurs, nous avons agi face à la crise du pouvoir d’achat d’une partie de la classe moyenne en allouant des subsides LAMal à 40 000 Vaudois supplémentaires et en augmentant les allocations familiales.

- Jacques Nicolet, souhaiteriez-vous réduire ces dépenses sociales ou limiter leur octroi?

- JN: La population de ce canton doit d’abord essayer de subvenir à ses besoins par le produit de son travail. Ensuite, on doit avoir une politique réactive qui permette de sortir les gens de situations insoutenables tout en contrôlant les abus. Mais cela doit rester une aide transitoire.

- CA: Vous savez, nous avons l’une des plus faibles dettes de Suisse, voire du monde. Pour y parvenir, le Canton a poursuivi une politique financière de maîtrise des charges et de préservation de l’assiette fiscale. Aujourd’hui, nous avons les moyens de nos ambitions. La politique du Conseil d’Etat, soutenue par le Grand Conseil et la population, consiste à investir pour sortir les personnes du social grâce à l’emploi et la formation professionnelle et de renforcer le pouvoir d’achat de la majorité des salariés grâce à la hausse des allocations familiales et des subsides à l’assurance maladie.

- JN: Attention à ne pas mélanger investissement et dette. La dette n’est certes pas encore catastrophique, mais elle a triplé en cinq ans.

- Le ministre UDC bernois Pierre-Alain Schnegg propose de couper dans le revenu de base de l’aide sociale, un modèle à suivre?

- JN: Limiter l’aide, ce serait l’objectif, parce que l’on préfère avoir une population qui travaille.

- L’UDC soutient l’initiative «une baisse d’impôts pour la classe moyenne». Cesla Amarelle, qu’en pensez-vous?

- CA: J’y suis opposée. La baisse de la fiscalité n’est pas une réponse adéquate aux vrais problèmes de pouvoir d’achat que connaît actuellement une partie de la population. Le problème le plus important est la hausse des primes d’assurance-maladie et des loyers. Par ailleurs, nous allons faire face à un vieillissement démographique comme on ne l’a jamais connu, ce qui va générer des besoins extrêmement importants au cours de ces prochaines années. Ce n’est pas le moment de baisser les impôts.

- JN: Au contraire, c’est le moment ou jamais de donner un peu de souffle à la classe moyenne qui passe régulièrement à la caisse. Cette baisse d’impôt pour les personnes physiques, de l’ordre de cinquante à cent millions, est supportable pour le canton.

- La nouvelle loi sur les étrangers, plus dure, a été acceptée la semaine dernière au parlement, est-ce la fin de ce que l’on appelait «l’exception vaudoise», en matière d’asile?

- JN: Je l’espère. Le canton de Vaud doit être exemplaire dans l’application des lois. Moi qui siège à la commission de gestion du Conseil national, je peux vous dire que, nous les Vaudois, passons pour la risée de Berne pour tous les renvois qui n’ont pas été effectués. Le coût d’entretien de ces personnes, c’est un million de francs que l’on a perdu cette année.

- CA: La politique d’asile vaudoise est basée sur la priorisation: les requérants déboutés qui posent des problèmes d’ordre public doivent être renvoyés. Pour le reste, le recours à la force n’est pas toujours admissible. Nous sommes connus comme le Canton qui poursuit la meilleure politique en Suisse en matière de renvoi volontaire et d’aide au retour. Malgré son durcissement, la nouvelle loi comporte un point auquel je suis très attachée: la police n’ira jamais chercher de force des personnes qui se présentent au bureau de l’aide d’urgence. Cela préserve le droit à la dignité.

- Les cantons romands peuvent-ils encore jouer un rôle d’ouverture face à la rigueur fédérale?

- JN: Non, il est nécessaire de corriger ces situations. Regardez Genève, où la population illégale peut désormais être légalisée. Cela crée un appel d’air. Les cantons doivent assurer une certaine fermeté et appliquer la loi fédérale.

- Cesla Amarelle, le canton de Vaud devrait-il s’inspirer de la politique de Pierre Maudet?

- CA: Ce qu’il a fait est intelligent. Il traite avec respect et humanité la situation des sans-papiers qui travaillent. D’abord, l’employeur se régularise lui-même en légalisant l’employé. Puis la place de travail est garantie à un indigène si l’ancien clandestin s’en va.

- JN: En termes d’intégration environ 3000 Suisses et 9000 étrangers (naissances et immigration) augmentent la population du canton de Vaud de 12 000 personnes par an. Cela implique qu’il est nécessaire d’intégrer la population en fonction de nos capacités d’emploi. Il faut garder à l’esprit que le créateur de l’insécurité c’est l’inactivité.

- Voyez-vous un problème général d’insécurité dans le canton?

- JN: Nous devons être en permanence attentifs aux questions sécuritaires. D’une heure à l’autre l’insécurité peut être présente au coeur d’une de nos villes. Il est important d’assurer des forces de police sur le terrain, quitte à diminuer la part de leur travail administratif.

- CA: Les chiffres montrent que la délinquance, celle des jeunes en particulier, a nettement diminué dans le canton. Je trouve cela encourageant. Les problèmes viennent surtout de la criminalité transfrontalière. Cependant, le renforcement d’une police de proximité et de vigilance face aux risques du terrorisme sont nécessaires.

- JN: La baisse de la criminalité juvénile est la démonstration que l’on peut cadrer les jeunes en leur proposant des formations adéquates. On peut leur offrir des perspectives passionnantes par une revalorisation des métiers de l’apprentissage. Je suis convaincu que notre filière de formation professionnelle est l’une des richesses de notre pays.

- CA: C’est ce que je défends aussi depuis longtemps. Sensibilisons les employeurs à prendre des apprentis. Les parents pensent toujours que le Graal de la formation, ce sont les études. Mais un maçon a cinq fois plus de chance d’être chef d’entreprise qu’un universitaire. La formation professionnelle doit encore être améliorée, en intégrant notamment la maîtrise de classe dans les filières d’apprentissage.

- Le seul département disponible est vraisemblablement celui de la formation. Q uel message voudriez-vous adresser aux enseignants remontés contre la LEO (loi sur l’enseignement obligatoire)? Bien que l’actuelle titulaire s’en aille, les problèmes restent.

- JN: J’aimerais restaurer la confiance et le dialogue entre les enseignants et le gouvernement. Je serai à leur écoute, je redonnerai de l’importance au statut de maître de classe. (Le Conseil d’Etat a annoncé jeudi un premier renforcement de la maîtrise de classe, ndlr).

- CA: Le plus important, c’est que tous les élèves puissent sortir de l’école avec un diplôme. Les chiffres actuels peuvent être améliorés s’agissant de l’obtention d’un titre de formation secondaire II. Le canton a une marge d’amélioration pour éviter les décrochages. La gestion des niveaux dans la voie générale est particulièrement sensible et exigeante. Pour amener du plus, il faut agir par le biais de réajustements très fins.

- Selon vous, il faudrait réintroduire une troisième voie?

- JN: Mon parti a fait une démarche en ce sens, mais ce n’est pas pour moi une priorité. Ce qui est sûr c’est que l’on détricote les classes avec le système à niveaux et qu’il faut réévaluer la voie professionnelle.

- CA: Obtenir une réforme concluante de la LEO est un objectif majeur pour les socialistes. Ne donnons pas à l’UDC le loisir de remettre en place une troisième voie.

- Qu’est-ce qui vous donne envie dans ce poste de conseiller d’Etat?

- CA: La possibilité de mettre en place des projets concrets et voir les avancées. Dans un exécutif, vous pouvez contribuer de manière constructive à faire progresser le Canton. Cette majorité de gauche qui contribue à améliorer la condition de vie de Vaudois, j’en suis très fière.

- JN: Je veux continuer à m’impliquer pour la collectivité comme je le fais depuis que j’ai vingt ans et valoriser la valeur du travail plutôt que celle de l’assistanat.

- Parlons de vos caractères. Jacques Nicolet, vous êtes apparu comme un candidat très discret. Est-ce pour attirer l’attention que vous vous êtes déclaré partisan de Marine Le Pen sur les ondes de la RTS et avez fait le buzz?

- JN: Je le répète, je n’ai pas annoncé mon soutien à Marine Le Pen, j’ai émis un pronostic à la question du journaliste et j’ai dit que j’osais croire qu’elle ferait un bon résultat. Sur ma notoriété, en huit ans au Grand Conseil vaudois j’ai déposé plus de trente objets. De plus, lors de mon année de présidence du Grand Conseil, j’ai couvert plus de 300 manifestations, je ne suis donc pas en manque de notoriété.

- Si vous êtes élu, vous devrez donner des gages à votre parti, l’UDC. Comment pensez-vous marquer la différence avec vos collègues du PLR?

- JN: Ce n’est pas un souci, lorsqu’on siège dans un gouvernement c’est dans un état d’esprit consensuel. Le chipotage politique va plutôt se réaliser au niveau du Grand Conseil.

- Cesla Amarelle, si vous entrez au gouvernement, vous y renforcerez le poids des universitaires dans un moment où les «élites» ne sont pas forcément bien vues.

- CA: Je suis une femme politique, élue du peuple, et aimerais être jugée sur mon bilan.

- Quand vous étiez candidate à la candidature, certains de vos camarades vous ont reproché de travailler surtout pour vous. Aurez-vous la capacité de fonctionner en équipe?

- CA: J’ai été membre de la présidence de mon parti durant huit ans. Le Congrès du mois de janvier m’a désignée comme candidate avec une majorité claire. Je travaille toujours dans un esprit d’équipe. Et j’ai participé de manière active au basculement de majorité au Conseil d’Etat. Ce sont les actes qui comptent.

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