Analyse

«Faire à sa manière, c’est très protestant»

Fonctionnant en chapelles autonomes, l’Eglise réformée s’est émiettée au point de ne plus garder de leadership

A Pâques, le pasteur Fatzer avait aligné des cercueils devant l’église Saint-Laurent pour réveiller les consciences. C’est désormais dans un lit installé dans l’église qu’il repose, en espérant faire valoir ses droits.

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Et voilà l’Eglise évangélique réformée reléguée au rang d’employeur comme un autre. C’est particulièrement vrai dans le canton de Vaud, où elle est une institution publique, dont le rôle de soutien aux besoins sociaux et spirituels de la population est reconnu, et où le Conseil synodal est un centre de pouvoir important.

«Les protestants protestent, c’est dans leurs gènes»

Mais la méthode radicale de la grève de la faim ressort-elle de l’identité de l’Eglise réformée, ou est-elle le fait d’une personnalité singulière? «Le licenciement face aux erreurs du pasteur se comprend. Mais il faut aussi comprendre que les protestants protestent, c’est dans leurs gènes», répond Jörg Stolz, professeur de sociologie des religions à l’Université de Lausanne. Daniel Fatzer n’est d’ailleurs pas un cas singulier. En 2014, le pasteur Daniel Nagy s’était indigné contre son licenciement en s’affichant devant la cathédrale de Lausanne, en robe pastorale noire et avec un scotch sur la bouche, à côté d’une pancarte où il était écrit «Non à ce Conseil synodal qui licencie froidement un jeune pasteur».

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Des méthodes qui plairaient à la gauche syndicale, mais qui trouvent paradoxalement un fondement historique dans le libéralisme du XIXe siècle. Car qui dit libéralisme, dit individualisme et liberté d’opinion et d’action. «Ce qui implique que les pasteurs prêchent selon leurs convictions propres, ajoute Jörg Stolz. Même chose quand ils manifestent. Faire à sa manière, c’est très protestant.»

Manque de leadership

Et c’est là que le corollaire à cette liberté devient une épine dans le pied de l’institution. Car chaque église cantonale en fait à sa guise, et chaque pasteur aussi. A avoir des chapelles autonomes, l’Eglise réformée s’est émiettée au point de ne plus garder de leadership. La réflexion y est menée localement, contrairement au catholicisme qui répond à une hiérarchie internationale et à une tradition hiératique. «Du coup, l’Eglise réformée peine à définir quelles sont ses croyances, quels sont ses principes», ajoute le professeur. Il a constaté que l’organisation entre églises cantonales et pasteurs était compliquée, tout comme celle entre les entités cantonales et la Fédération des Eglises protestantes de Suisse.

L’église comme laboratoire de nouvelles méthodes

Il faut ajouter à ce problème structurel la sécularisation galopante qui touche le protestantisme classique. Menacées de déclin, les Eglises cantonales tentent de reprendre la main en proposant de renouveler le culte et les rites. «Elles essayent de proposer des lieux phares plus attractifs pour de nouveaux groupes cibles, avec des offres spécifiques sur ce marché de la spiritualité», poursuit Jörg Stolz. C’est donc en raison de son non-conformisme que le pasteur Fatzer, très éloigné des normes du pasteur classique, avait été engagé. Dans la même mouvance, un loubard québécois devenu pasteur avait, en 2000, installé un bistrot dans un temple genevois. «L’église Saint-Laurent devait être en quelque sorte un laboratoire de nouvelles méthodes de vivre le culte, censé amener un autre public à l’église, explique Christophe Monnot, professeur de sociologie des religions à l’Université de Lausanne. Pour ce faire, une certaine provocation n’était pas exclue. Mais il a sans doute franchi une frontière implicite que son contrat ne prévoyait pas.»

«Ils travaillent pour eux-mêmes»

Partant, les actions coup de poing de ces pasteurs tonnerre ne renforcent pas l’institution, au contraire: «Ils ne travaillent pas pour l’Eglise, mais pour eux-mêmes, estime Christophe Monnot. En fait, ce sont des pionniers. Et les pionniers ne peuvent pas devenir des colons.» Leurs méthodes vindicatives ont plutôt pour effet de désacraliser l’institution. «Cette grève de la faim nuit à l’institution, relève Jörg Stolz. Car celle-ci ne peut survivre qu’avec des lignes directrices.»

Mais qu’importe à Daniel Fatzer, pasteur iconoclaste et communiquant de talent. Il avait promis à son employeur le «feu d’artifice médiatique» en guise de punition. C’est aux feux de l’enfer qu’il envoie son église.


Le déclin du protestantisme en chiffres

Si la Suisse comptait 60% de protestants en 1900, ils ne sont plus aujourd’hui que 26%. Selon la dernière enquête de l’Office fédéral de la statistique basée sur 2014, les catholiques romains sont 38%, les autres communautés évangéliques 1,7% et les autres communautés chrétiennes 5,7%. 22% se déclarent sans religion. L’apport migratoire a profité aux catholiques, mais pas aux protestants. Dans les églises réformées, 86% des fidèles ne sont pas issus de la migration. C’est aussi une église vieillissante, puisque 22% des gens ont entre 15 et 34 ans, et 32% ont 65 ans ou plus.

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