«L'important n'est pas la langue que l'on parle, mais le fait qu'on se parle.» Cette jolie phrase, Brigitte Koch-Kern l'a glissée cette semaine à l'oreille d'un journaliste du St-Galler Tagblatt. Dans ce quotidien d'Extrême-Orient helvétique, la présidente du syndicat des enseignants d'Appenzell Rhodes-Extérieures est catégorique: «Si nous voulons commencer plus tôt avec une langue étrangère, alors il est juste que nous choisissions l'anglais. Les enfants ont du plaisir avec l'anglais […] leur motivation est un facteur important de l'apprentissage.» Brigitte Koch-Kern exprime l'avis des enseignants de sa région. Selon elle, il est important que les directeurs de l'Instruction publique ressentent la pression de la société en faveur de l'anglais et qu'on «donne moins d'importance à la signification politique de l'apprentissage du français».

Le message est clair, la plupart des enseignants soutiennent la décision de la Conférence régionale des directeurs de l'Instruction publique de Suisse orientale d'introduire l'anglais en troisième année primaire et le français en cinquième seulement. Annoncée cette semaine, cette option est venue grossir encore les rangs des cantons qui défendent l'apprentissage précoce de l'anglais avant le français. Certes, cette décision n'a rien d'obligatoire et laisse aux cantons toute l'appréciation de son application. Nul doute pourtant que la plupart des Etats concernés introduiront ce changement ces prochaines années. Ils s'ajouteront ainsi aux cantons de Suisse centrale, qui ont dernièrement pris la même décision. Aux Grisons et à Uri, le sort du français est moins enviable encore. A Uri, après l'anglais, les enfants apprendront l'italien en cinquième et le français en septième seulement. Les Grisons ont introduit cette année l'apprentissage d'une deuxième langue cantonale en quatrième et l'anglais en septième: exit donc le français obligatoire en primaire.

Cette décision vient également creuser le fossé entre les cantons favorables à l'anglais comme première langue – auxquels la décision unilatérale de Zurich prise il y a deux ans est venue donner des arguments (les Zurichois votent le 24 novembre sur le sujet) – et les cantons qui tiennent mordicus à l'apprentissage en priorité d'une langue nationale. Pour l'instant, ce dernier clan comprend l'ensemble des cantons romands, le Tessin, ainsi que tous les bilingues – Berne, Fribourg et le Valais. La réaction cette semaine des autorités bernoises à l'annonce de la décision de la Suisse orientale résumait la philosophie de l'Occident suisse. Mario Annoni, directeur de l'Instruction publique bernoise et président de la conférence romande, a vivement défendu dans la presse la nécessité d'apprendre «en priorité la langue du voisin».

La carte des langues non maternelles apprises en Suisse a basculé à l'Est du côté de l'anglais. Y a-t-il encore un espoir pour que le français reste une langue prioritaire dans certains cantons alémaniques? Vraisemblablement. La Conférence des directeurs de l'Instruction publique de la Suisse du Nord-Ouest est encore en discussion sur le sujet. Sauf Lucerne, Zurich, Fribourg et Berne, qui participent dans une autre conférence, il ne resterait plus que l'Argovie, Soleure et les deux Bâles à choisir leur camp. Bâle-Campagne et Bâle-Ville, par leur proximité au monde francophone, semblent tenir à l'apprentissage prioritaire du français. «La question des langues est très sensible à Bâle, explique Stefanie Vitelli, du Département de l'instruction publique du canton-ville, mais nous réfléchissons au problème de manière globale en l'élargissant aussi à la question des enfants qui ont comme langue maternelle une autre langue que l'allemand ou le français. Il est clair, me semble-t-il, que le français demeurera la première langue étrangère que nos élèves apprendront.» La question est encore ouverte pour Soleure et l'Argovie. Ce dernier canton, un des plus peuplés du pays, succombera-t-il aux influences de son voisin zurichois et de ses théories pragmatiques, ou rejoindra-t-il le parti idéologique des grands cantons du Plateau?