Ces nuits-là, on pourra croiser de vraies cabines téléphoniques transformées en aquariums luminescents avec de vrais poissons à l'intérieur. Les petits anges gardiens verts ou rouges de nos feux de signalisation piétonniers auront pris taille humaine. Des cabanes de pêcheurs tenteront d'attraper dans leurs filets des poussières de lumière sous le cri des mouettes. Un pendule de Newton haut comme une maison changera de couleur comme on change d'humeur et des bancs de sardines s'évaderont par la façade des Archives municipales. On ne rêvera pas.

Fête religieuse devenue fête du peuple

Septante animations plus folles les unes que les autres. C'est à Lyon du 6 au 9 décembre. C'est éphémère, c'est inventif, c'est la fête des Lumières. Une vieille histoire: on est en 1852, un 8 décembre. On célèbre la Vierge de Fourvière qui a protégé la ville de la peste. Il pleut. Qu'importe! Les Lyonnais descendent dans la rue avec des lumignons. La fête religieuse devient celle du peuple.

Si elle rencontre au fil du temps moins de succès, cette manifestation revit en 1999. La municipalité, s'appuyant sur les nouvelles innovations technologiques, veut lancer un défi à la créativité. Succès: 4 millions de visiteurs l'an passé, des hôtels pleins «jusqu'à Grenoble» et classé meilleur événement grand public français en 2006.

Le comité de pilotage qui trie les dossiers s'est ouvert à toutes les compétences artistiques, plasticiens, sculpteurs, architectes, designers, les Français, les étrangers. «Il faut de la fluidité, de l'accessibilité, ce n'est pas une biennale d'art contemporain, c'est grand public et de haute qualité», lâche Jean-François Zurawik, le directeur de l'événement.

Cela coûte cher, deux millions d'euros. Et cela consomme beaucoup? «Non, affirme le responsable, 3000 euros, car on utilise des LED, les diodes électroluminescentes, qui divisent la consommation par vingt.» Nous voilà rassurés. On peut ainsi attraper le premier métro qui annonce déjà la couleur puisque les rames sont tout de rose vêtues. Au dehors, les 1500 lampadaires du centre-ville sont en train d'être gélatinés.

Place Bellecour, rencontre avec l'architecte Jacques Rival. Son rêve de gosse, sa régression, dit-il: placer la statue équestre de Louis XIV dans une boule souvenir avec de la neige dedans. Il l'a réalisé.

L'an passé déjà, le Roi-Soleil chevauchait sous les flocons. Hélas, la première nuit, une vilaine tempête cassa le jouet. Frustré, le public exigea qu'il lui fût rendu, en plus solide. Un an plus tard, c'est chose faite: 12 mètres de hauteur, 18 de diamètre, un volume de 2014 m3, la matière est en PVC cristal et le mouvement de la neige est assuré par 9 souffleries.

«Je veux redonner de la monumentalité à ces objets qui à la maison échouent sur un meuble, couverts de poussière», commente Jacques Rival. La neige virevolte dans un jeu d'éclairage par LED en rotation. Et si la bourrasque revient? «La structure gonflable est désormais démontable très rapidement», rassure-t-il. Les enfants espèrent presque une intempérie: voir ainsi se gonfler et se dégonfler une aussi grosse bulle doit être amusant.

Le plasticien Erik Barray aime les jeux de mots: cocons tiges. Il va en installer 65 «en picorage» dans le Jardin des Plantes, «comme dans un champ de pâquerettes». Ce sont des fleurs géantes (3,5 m) dites «improbables», des fleurs d'hiver, des cocons de soie. La tige est en bambou et la corolle est imaginée avec du «Rolux» (papier translucide et froissable) qui enveloppe une lampe type baladeuse de chantier. «Ça ressemble à une fleur de liseron avec son bulbe au sol», sourit-il. Les cocons seront câblés indépendamment pour onduler comme un ressac de vague. Pas de lumière vive donc, mais 65 lucioles qui saluent les arbres et les gens de la ville. Le public cheminera intimement, à l'écoute des pétales luminescents «qui battent comme le cœur». C'est fragile, poétique et quand la ville se taira, les cocons tiges seront veilleuses: un tout petit peu de lumière disséminée pour les marcheurs de la nuit, les amoureux éconduits et «les sans domiciel fixe».

Un an d'étoiles

Quartier métissé de la Guillotière. En lieu et place des automobiles, des boîtes lumineuses (light box) de deux mètres sur deux vont composer un parcours urbain. L'idée vient de la galerie Tator qui a pensé ce projet appelé «Superflux». Quinze artistes, quinze caisses. Dont celle de la plasticienne Armelle Carron. Elle va mettre le ciel en boîte pour rêver un ciel invisible en ville. C'est aussi, dit-elle, un clin d'œil au 50e anniversaire du lancement du Spoutnik dans l'espace. Sur chacune des faces de la boîte, la carte du ciel d'une des quatre saisons de l'année. Au total un an d'étoiles. Le son qui sort est un inventaire des noms des planètes, étoiles, constellations. Mots rêves: alderamin, déneb, shératan, bételgeuse, zaurak, altaïr, antarès… Trois cents mots à la sonorité arabe ou grecque égrenés par une voix monocorde de femme.

Si la Presqu'île (centre-ville) est le pouls battant de la fête, le reste de la cité se démène pour avoir lui aussi sa dose de lumière. «Il fut un temps où les Lyonnais ne se reconnaissaient plus dans cette fête atteinte de gigantisme, note Laïla Kalaï Kimelfeld, responsable des projets arrondissements. Alors on a reconvoqué le public, par le biais des Maisons de jeunes, des associations, des commerçants.» Le 8 décembre devant être une nuit sans lune, des enfants du quartier Mermoz ont donc imaginé trois grosses lunes lumineuses où déambuleront des bonshommes de l'espace. Projetés sur la façade de la mairie de Vaise (IXe arrondissement), des gens du quartier filmés dans la rue marcheront sur l'eau. Un Slam (poésie scandée) des Lumières donnera la parole à qui le voudra sur la Dalle Rozier (place des Terreaux). Sur la terre battue de Bellecour, 20 000 lumignons du cœur reproduiront le logo des Restos, en lettres de lumière. Deux euros le lumignon: les dons seront reversés à l'association de Coluche.

Et tard dans la nuit sur la pelouse de la place Antonin-Poncet, des fleurs phosphorescentes danseront au gré des vents tandis que huit étranges personnages, de blanc vêtus, se déplaceront dans un ballet gracieux. Ils sont planteurs de lumière qui tous les soirs déposeront des fleurs supplémentaires. Deux mille seront fixées dès le premier soir de la fête puis, à raison de 500 chaque soir, 4000 seront disposées au total, «des blanches et quelques rouges». Les lampes-fleurs abritent des diodes alimentées par des batteries rechargeables qui permettent une autonomie de 5 jours environ. Mais au fil du temps, l'intensité sera moindre: après s'être épanouie, la fleur se fane. Auteur de ce jardin éphémère, la plasticienne lausannoise Sophie Guyot s'est servie de boîtiers électroniques conçus à Hongkong tandis que les abat-jour enduits de résine ont été réalisés par un atelier protégé d'Ecublens. Loin et tout proche. Comme la lumière.

Du 6 au 9 décembre. Tout le programme sur www.lumieres.lyon.fr