Servan Peca

Ecrivons-le d’emblée: à Berne, on ne plaisante pas avec la fabrication des passeports suisses.

Nous avons voulu visiter le site dans lequel est fabriqué l’un des documents d’identité les plus sécurisés du monde. Impossible, nous a répondu l’Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL), chargé de cette mission depuis qu’elle a été centralisée, en 2003. Pas question non plus de prendre des photos du bâtiment ou de ses employés. Ni même d’écrire où se trouve précisément ce fameux lieu, dont la localisation n’est pourtant pas si secrète.

Après quelques échanges d’e-mails, un rendez-vous est tout de même convenu au siège de l’OFCL, quelque part entre Berne et Bümpliz. Nous y attendent Jonas Spirig, le porte-parole, ainsi que le responsable technique et informatique et le chef de la production des passeports. Leur identité devra rester confidentielle.

Ils ont préparé une présentation Powerpoint. Mais d’abord, une réflexion: finalement, un seul badge a suffi à ouvrir les portes en verre séparant le hall d’entrée des ascenseurs puis des étages. On est loin de l’ambiance de coffre-fort que laissaient suggérer les négociations préliminaires.

Des marqueurs secrets

Nous nous trouvons dans la zone 1, explique le chef de production. Celle où tous les employés peuvent circuler librement. La zone 2, moins accessible, regroupe l’édition de toutes sortes de brochures, de publications ou d’imprimés fédéraux.

La zone 3, la plus fermée, est celle où est confectionné le passeport suisse. Une dizaine de personnes y travaillent, filmés en permanence. Chaque matin, tous doivent déposer armes et bagages –, leur portable et leurs effets personnels. Leurs antécédents financiers et/ou judiciaires sont aussi étroitement contrôlés. D’abord à l’embauche, puis au moins une fois tous les deux ans.

Dans cette zone 3, l’OFCL reçoit le livret rouge à croix blanche en pièces détachées. Le papier, les couvertures, les puces électroniques… des composants achetés à 12 fournisseurs différents. Le plus connu d’entre eux, c’est Orell Füssli, qui fait aussi de l’impression de sécurité pour la Banque nationale suisse (BNS). La société zurichoise est elle-même fournie en papier par la fabrique Landquart, sise dans le village grison du même nom. Mais il y a plus exotique. Les puces électroniques, celles qui font d’un passeport qu’il est biométrique, sont achetées en Thaïlande par un fournisseur irlandais.

Pendant l’exposé, un constat s’impose rapidement: la confection et l’assemblage d’un passeport suisse sont si complexes et techniques que la vraie valeur à protéger contre les voleurs et les faussaires, c’est le produit fini. En réponse, on nous signale qu’environ un million de passeports vierges dorment en différents endroits tenus secrets, ce que les responsables appellent les «trésors».

Tous ces sésames attendent d’être «personnalisés». C’est l’étape essentielle du travail réalisé à l’OFCL. Les données du titulaire sont inscrites au laser sur la couche centrale de la première page composée de matériaux synthétiques fusionnés.

L’un des plus chers

Le passeport suisse contient trois catégories de marqueurs de sécurité. Et personne ne les connaît tous, assure le responsable de production. Les protections les plus basiques sont celles que l’on peut voir et sentir sans difficulté (les reliefs, la perforation, les hologrammes). La deuxième catégorie de marqueurs peut être contrôlée à l’aide d’instruments plus ou moins courants, comme une lampe UV par exemple. Enfin, la troisième catégorie inclut des paramètres que seuls des laboratoires spécialisés peuvent examiner, ce qui exclut les douaniers.

Les données biométriques? Depuis 2010, une puce électronique est dissimulée dans la couverture du livret. Y sont enregistrées la photo, les données personnelles et les empreintes digitales du titulaire. Ces informations sont cryptées. Et pour qu’un autre pays puisse lire les empreintes, il doit demander l’autorisation au Conseil fédéral.

Pour fabriquer les passeports, l’OFCL dispose de trois lignes de production. Des machines de 12 mètres de long d’une valeur de 3 à 4 millions de francs. Chacune d’entre elles peut produire jusqu’à 140 unités par heure. En une journée, quelque 3200 passeports sont personnalisés. Mais c’est une moyenne. Durant les mois de mai et juin, lorsque les Suisses préparent leurs vacances, le rythme quotidien augmente à 6000 ou 7000 pièces.

Depuis 2003, l’OFCL a ainsi édité 7,63 millions de passeports, à une fréquence irrégulière de 330 000 à 830 000 unités par an. Les frais de production s’élèvent à 17,70 francs pour les enfants et à 45,90 francs pour les adultes. C’est trois fois moins que l’émolument de 140 francs dont s’acquittent les citoyens suisses. «Nous ne réalisons aucune marge», veulent préciser les responsables, expliquant que les cantons et différents offices fédéraux sont rémunérés pour leurs services de collecte des données ou de maintien de la structure informatique.

A ce prix, le passeport suisse est l’un des plus onéreux du monde. Seuls l’australien et le turque sont plus chers, selon le site comparatif GoEuro. Le moins cher est suédois, facturé 350 couronnes, un peu plus de 40 francs.

En parlant de tarifs. Quelques minutes passées sur Internet ont suffi à trouver deux sites proposant des faux passeports suisses. L’un coûte 200 dollars, l’autre 550 euros. Les deux experts rient d’abord un peu jaune mais semblent rapidement soulagés. Les papiers d’identité mis en vente sont de pâles copies, nous assurent-ils.

«Mieux équipés»

Si les faussaires ont toujours existé, ils sont aujourd’hui mieux équipés. Et grâce à Internet, ils peuvent aisément écouler des faux dans le monde entier. «C’est un danger que l’on ne peut pas ignorer et qui nous oblige à nous améliorer», expose le chef de production. Mais il relativise: «Nous avons surtout affaire à des copies partielles facilement reconnaissables.»

Avant de quitter nos interlocuteurs, nous leur posons encore une question qui nous taraude depuis le début: comment rassasier la curiosité légitime de leurs proches et amis? «Je n’entre pas dans les détails», répond le premier… sans en dire davantage. Son collègue, lui, se compare au caissier d’une banque. «Tout le monde peut savoir qui on est et ce que l’on fait mais personne ne sait comment on le fait.»

Il confirme nos premières impressions: le passeport suisse est bel et bien un secret industriel.