Propagande

Les «fake news» contaminent la campagne sur l’énergie

Partisans et adversaires s’accusent mutuellement de chercher à tromper l’électeur en diffusant de «fausses informations». Cette notion américaine s’immisce dans le débat politique suisse

La notion de «fake news» a fait irruption dans la campagne sur la Stratégie énergétique 2050 (SE 2050). Les deux camps s’accusent mutuellement de diffuser de fausses informations pour tromper l’électeur. Il est de coutume que les comités défendant des points de vue opposés se reprochent réciproquement de s’appuyer sur des chiffres ou des arguments erronés. On a pu s’en rendre compte lors du scrutin sur la troisième réforme de l’imposition des entreprises. Mais l’expression «fake news» ne s’était pas encore immiscée dans le débat politique suisse.

Cela change. Le comité «Oui à la stratégie énergétique» a publié début avril un «fact checking» et conclu que les adversaires de la SE 2050 avaient publié des «faits alternatifs réfutables». A son tour, le comité opposé au projet a publié début mai un communiqué accusant une émission de la Radio alémanique d’avoir diffusé des «fake news».

Lire l'éditorial: Une divergence d’opinion n’est pas une «fake news»

L’institut de sondage gfs.bern aborde le sujet dans sa deuxième enquête d’opinion sur la SE 2050, réalisé pour la SSR. «A l’époque des fake news et d’une crise globale de confiance envers les institutions», il a cherché à savoir si les personnes interrogées s’appuyaient sur des arguments rationnels ou émotionnels. Les chercheurs se sont penchés sur la crédibilité du Conseil fédéral, de Doris Leuthard et des campagnes menées par les partisans et les opposants. Il en ressort que 66% jugent la ministre de l’Energie crédible, 53% font globalement confiance au gouvernement et 51% jugent les arguments principaux des partisans plus plausibles que ceux des adversaires, dont la communication «polarise».

Calculs tarabiscotés

Ces derniers brandissent des menaces de privations (douches froides, rationnement des bananes) et d’une facture annuelle de 3200 francs par ménage. Ce montant se situe à des années-lumière des 40 francs avancés par Doris Leuthard. Le calcul des 40 francs est simple: il s’appuie sur l’augmentation de la taxe prélevée sur l’électricité, qui passera de 1,5 à 2,3 centimes par kilowattheure. C’est le seul élément directement chiffrable de la nouvelle loi.

L’explication des 3200 francs est plus tarabiscotée. Dans un premier temps, l’UDC a justifié ce montant par les augmentations envisagées dans le cadre d’une deuxième étape de la SE 2050. Dans son tout-ménage et dans les annonces qu’il publie encore ces jours, le comité référendaire cite les chiffres suivants: l’huile de chauffage coûterait 67 centimes de plus par litre, l’essence 26 centimes et l’électricité 3 centimes par kWh. Il écrit que le Conseil fédéral «exige» ce financement. Cette affirmation est fausse.

D’une part, ces montants ont été avancés par le Conseil fédéral comme des «exemples de mise en œuvre» d’une deuxième étape. D’autre part, le parlement n’en veut pas. Le Conseil national a déjà refusé d’entrer en matière sur ce second train de mesures et la commission préparatoire du Conseil des Etats propose à l’unanimité de lui réserver le même sort. Si, un jour, une autre deuxième étape est proposée, le parlement et le peuple pourront se prononcer.

Conscient de la faiblesse de cet argument, le comité référendaire, en particulier l’ancien président de l’UDC Toni Brunner, s’appuie sur un autre calcul pour parvenir aux mêmes 3200 francs par famille de quatre personnes. Il estime le coût de la nouvelle loi sur laquelle on vote le 21 mai à 200 milliards de francs, il divise cette somme par le nombre d’habitants sur trente ans et le multiplie par quatre.

Combien d’éoliennes?

Le Conseil fédéral et l’Association des électriciens suisses (AES) ont effectivement mentionné une telle estimation. Mais elle inclut, pour près de la moitié, l’entretien et la modernisation des lignes à haute tension existantes, qui devront se faire de toute manière, que la nouvelle loi soit acceptée ou refusée. L’AES a d’ailleurs réagi à l’exploitation de ses données par l’UDC: elle parle de «manipulation». Dans l’émission incriminée, la Radio alémanique a elle aussi disséqué les calculs du comité référendaire pour parvenir à la même conclusion, ce qui a déplu à l’UDC, qui l’accuse de «compte rendu partisan».

Quant aux militants anti-éoliennes, ils ne cessent de marteler que les documents officiels de la Confédération (message sur la SE 2050, avant-projet de Conception énergie éolienne mis en consultation en 2015, demandes de subventions) fixent un objectif de production de 4,3 térawattheures (1 TWh équivaut à un milliard de kWh), ce qui suppose la construction de 800 à 1000 éoliennes. Ils n’ont pas inventé ces chiffres, qui ne sont donc pas des «fake news». Les 4,3 TWh sont tirés d’un rapport rédigé par le bureau Prognos en 2012. Toutefois, «les 4,3 TWh ne représentent qu’un potentiel et pas une planification de construction. La nouvelle loi sur l’énergie ne spécifie aucun chiffre de production concret par type d’énergie renouvelable», relativise Rudolf Menzi, de l’Office fédéral de l’aménagement territorial (ARE). Il précise que la Conception énergie éolienne ne sera pas approuvée par le Conseil fédéral avant l’été.

Le gouvernement s’inquiète lui aussi de l’apparition des «fake news» dans le paysage politique et du rôle joué par les réseaux sociaux. Dans un récent rapport, il écrit: «Les médias sociaux permettent de manipuler l’opinion publique plus rapidement, à meilleur coût, de manière plus ciblée et plus anonyme qu’auparavant.» Cet effet de résonance peut être exploité par des acteurs politiques à leur profit ou dans le cadre de campagnes publicitaires ou électorales. Le gouvernement n’éprouve toutefois pas le besoin de renforcer l’arsenal législatif pour l’instant. Mais ça pourrait changer.

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