Sur le coup de midi, Stephanie Eymann peine à en croire ses yeux. Ce dimanche 25 octobre, alors qu’elle se voit contrainte de suivre les résultats du premier tour aux élections cantonales bâloises depuis son domicile, assignée à résidence après avoir eu un contact avec ses parents testés positifs au coronavirus, la candidate du Parti libéral-démocrate (PLD) à l’exécutif atteint la majorité absolue. «Attention, prends ces résultats avec prudence, tout peut encore changer», la prévient par téléphone son oncle. La mise en garde sera opportune. En fin de journée, la juriste de 41 ans manquera finalement son entrée au gouvernement pour 79 petites voix.

Lorsqu’on joint Stephanie Eymann par écran interposé tandis qu’elle effectue son 17e jour de confinement (après ses parents, sa fille a été testée positive au Covid-19), il n’y a ni dépit, ni amertume dans sa voix. Bien au contraire. «Je ne retire que du positif de ce premier tour. C’est une reconnaissance incroyable», analyse la jeune quadragénaire, qui ne cache pas sa surprise d’un tel score malgré son manque d'expérience politique dans le canton. «Ce résultat est d’autant plus étonnant que je ne m’attaque pas à un siège vacant des libéraux», précise-t-elle.

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«Overdose» de politique

Candidate surprise de ce premier tour de scrutin, la libérale porte néanmoins un nom loin d’être inconnu à Bâle. Ce fameux oncle qui lui a conseillé la retenue n’est autre que le conseiller national Christoph Eymann. Artisan d’une politique de droite qui sait aussi séduire la gauche, le libéral a siégé durant seize ans au gouvernement. Nièce de cette figure politique fort appréciée et fille de l’ancien député au Grand Conseil Felix Eymann, Stephanie Eymann avoue avoir dans sa jeunesse fait une «overdose» de politique. L’enfant de Bâle-Ville préfère tracer sa voie et s’installer à Eptingen dans le demi-canton voisin, où elle mènera de front vie familiale, études puis carrière professionnelle.

Juriste, procureure puis cheffe de la police de la circulation de Bâle-Campagne, Stephanie Eymann finit par être rattrapée par sa fibre politique. «Au moment des débats sur l’harmonisation scolaire, j’ai réalisé que je ne pouvais pas seulement m’énerver, mais que je devais m’investir dans un parti pour défendre mes arguments», se souvient celle qui a siégé durant plusieurs années à l’exécutif de sa commune. L’an dernier, une séparation va précipiter son retour dans la cité rhénane et donner un coup d’accélérateur à sa carrière politique.

«Tout a été très spontané. Au départ, j’avais prévu de me présenter uniquement au Grand Conseil», justifie la Bâloise. A ce moment entre en jeu une autre figure clé de la famille: l’ex-compagne de Christoph Eymann, en quelque sorte sa tante. Ancienne députée, Patricia von Falkenstein préside le PLD depuis sept ans. C’est elle qui est allée chercher sa nièce pour compléter le ticket à quatre présenté par les libéraux, les radicaux et les démocrates-chrétiens. «Cette année, on tient enfin notre chance de renverser la majorité rose-verte. Il nous fallait donc une personnalité forte qui puisse rassembler les gens, une femme. Comme cheffe de la police de la circulation, Stephanie Eymann présente un profil idéal car elle est habituée à encaisser des coups et à chercher des consensus», salue Patricia von Falkenstein.

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Une famille, un parti

Cheffe d’orchestre d’un Parti libéral qui fait office d’exception sur le plan national puisqu’il n’a jamais fusionné avec le Parti radical, la Grande Dame (comme la décrit la presse alémanique) est une figure phare de cette formation, qui n’a cessé de monter en puissance ces dernières années. Alors que les radicaux ne cessent de perdre du terrain, les libéraux sont devenus avec le temps le parti bourgeois le plus influent de l’hémicycle bâlois. «Notre succès tient à notre politique mais aussi à notre engagement pour des actions sociales. Prenez mon cas, je suis présidente de Pro Senectute des deux Bâles ou encore présidente de l’association pour la garde des enfants. C’est remarqué et estimé», défend celle qui est aussi membre du comité directeur de la faîtière des propriétaires.

Héritière malgré elle de cette dynastie de politiciens bien établis dans la cité rhénane, Stephanie Eymann a choisi de considérer cette filiation comme un atout plutôt qu’un fardeau, tablant sur le rôle de modèles qu’exercent ses aînés. Dans le camp Eymann, elle n’est d’ailleurs pas la seule à assurer la relève. Alors que sa cousine vient d’être élue au législatif, son cousin – tous deux sont les enfants de Christoph Eymann et Patricia von Falkenstein – est très investi chez les Jeunes libéraux.

Face à ces ramifications, certains dénoncent un «clan» Eymann. Mais pour la candidate à la présidence du gouvernement qui, en cas d’élection le 29 novembre prochain, serait la première femme bourgeoise à accéder à l’exécutif bâlois, le succès de la famille dans les urnes suffit à faire taire ces critiques. «Je n’aime pas le terme de «clan» car il renvoie à des magouilles, à des abus de pouvoir. Cela ne reflète absolument pas la réalité. Et l’électorat n’aurait clairement pas voté pour moi si cela avait été le cas.»


Un deuxième tour particulièrement ouvert à Bâle-Ville

Le premier tour des élections cantonales bâloises a complètement redistribué les cartes pour le second scrutin. Alors que les trois sortants Tanja Soland (PS), Lukas Engelberger (PDC), Conradin Cramer (PLD) et le conseiller national Beat Jans (PS) ont d’ores et déjà été élus, les trois sièges restants seront âprement disputés, d’autant que la présidente sortante verte Elisabeth Ackermann a choisi de jeter l’éponge à la suite d'un score particulièrement décevant.

Dès lors, pour la remplacer au pied levé, la gauche a décidé de lancer dans la course Heidi Mück, la cofondatrice de la gauche alternative BastA!, formation alliée aux Verts. En faisant liste commune avec le socialiste Kaspar Sutter, la syndicaliste tentera de sauver la majorité de gauche. Or, ses positions, jugées trop à gauche par une partie de l’électorat, pourraient jouer en sa défaveur.

Course à la présidence serrée

Face à ce duo de gauche, l’alliance bourgeoise (PDC, PLD, PLR) essaiera de ravir la majorité du gouvernement au camp rose-vert avec un ticket qui allie la libérale Stephanie Eymann et le ministre sortant radical Baschi Dürr. Le chef de la sécurité est cependant sous pression à la suite d'une législature qui n’a pas su faire l’unanimité dans son propre camp.

Entre ces deux camps, la vert’libérale Esther Keller pourrait bien tirer son épingle du jeu en récoltant les voix des insatisfaits à gauche comme à droite. Après une campagne particulièrement convaincante, la trentenaire a obtenu un bon résultat au premier tour et espère créer la surprise fin novembre.

Enfin, la course à la présidence s’annonce elle aussi serrée. Pour conserver le département présidentiel dans le giron de la gauche, l’alliance rose-verte soutient la candidature du socialiste Beat Jans. Il sera opposé à la libérale Stephanie Eymann, qui avait affiché un excellent score au premier tour, et à la vert’libérale Esther Keller.