GENEVE

La famille royale saoudienne met au pas un prince dissident réfugié en Suisse

Après avoir lancé des accusations fracassantes contre la corruption régnant en Arabie saoudite, le prince Sultan bin Turki a déserté sa suite de l'hôtel Intercontinental, sans doute sous la pression du pouvoir.

Le mouton noir de la famille royale saoudienne, Son Altesse Sultan bin Turki bin Abdulaziz, a disparu. Disparu de Genève, à tout le moins: depuis plusieurs mois, ce neveu du roi Fahd, devenu l'un des plus virulents critiques de la monarchie, diffusait depuis la Suisse des déclarations incendiaires contre la corruption et «l'oppression» régnant selon lui dans le royaume. Mais en juin dernier, le prince a quitté Genève dans des circonstances mystérieuses et demeure, depuis, désespérément muet.

Sultan bin Turki n'avait pas le profil d'un opposant politique. L'été dernier, dans la résidence du roi Fahd à Cologny, il avait assisté à la réunion entre le monarque saoudien et Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU. Conseiller du prince régnant Abdallah, il était, comme tous les membres de la famille royale, rémunéré par le budget de l'Etat et disposait de sommes considérables: selon nos informations, il louait la totalité du 18e étage de l'Intercontinental et y a tenu sa cour durant plusieurs mois, entouré de nombreux gardes du corps.

Puis, le 17 janvier dernier, le prince fait parvenir depuis Genève une déclaration incendiaire à l'agence de presse UPI: il accuse le premier ministre libanais, Rafic Hariri, très proche du régime saoudien, d'avoir détourné les crédits versés à son pays par l'Arabie saoudite. «La famille royale dépense 10 millions de rials (environ 4 millions de francs suisses) en donation aux Saoudiens alors qu'elle accorde des centaines de millions de dollars au voleur servile pour acheter des avions privés», affirme-t-il. Le 7 mai, il aggrave ses accusations dans un entretien à la chaîne arabe Al-Jazira: «Le royaume manque de liberté d'expression et il est opprimé. […] Je pourrais donner des informations compromettantes pour des gens [corrompus] à l'intérieur et à l'extérieur de la famille royale, et aussi pour certaines personnes au pouvoir.» Sultan bin Turki affirme qu'il va mettre sur pied une commission dédiée au combat contre la corruption et à la réforme politique du royaume.

Le 12 ou 13 juin, le prince quitte sa suite de l'Intercontinental. Il ne reviendra plus. Selon un fonctionnaire suisse informé des circonstances de son départ, «c'est une histoire de famille. Ses frasques ne plaisaient pas et ils ont menacé de lui couper les vivres. Un membre de la famille royale est venu le chercher et il a été ramené en Arabie saoudite. Mais ce n'est pas un enlèvement: à l'aéroport, en tout cas, il était libre de ses mouvements.» Selon un connaisseur du royaume, «même si les princes sont très riches, leur train de vie dépensier les rend vulnérables aux pressions financières».

A Londres, Saad al-Fagih, l'un des opposants au régime saoudien les plus connus et les mieux informés, donne une version plus sinistre des faits: «C'est une opération des services secrets, explique-t-il au Temps. On lui a donné des tranquillisants, peut-être dans une boisson, et il a été emmené dans un jet privé, puis transporté en Arabie saoudite, où il se trouve en résidence surveillée. La dose de tranquillisants était telle qu'il est resté plusieurs semaines à l'hôpital.» Saad al-Fagih aurait lui-même été victime d'une opération d'intimidation, il y a quelques semaines: des inconnus l'ont agressé à son domicile londonien. Avant de partir, ils lui auraient lancé: «C'est un cadeau d'Arabie saoudite.» Le gouvernement saoudien a formellement démenti toute implication dans l'incident.

Un journaliste arabe basé à Londres explique de manière légèrement différente la disparition du prince: «L'été dernier, le prince régnant, Abdullah, a rencontré Sultan bin Turki à Genève pour le persuader de rentrer au pays. Il a accepté, à condition d'être accompagné par des amis, mais lorsqu'il est revenu en Arabie saoudite, il a été drogué et placé en isolement dans une résidence spéciale.» L'ambassade saoudienne à Berne n'a pu être atteinte, vendredi, pour commenter ces informations.

Dans les milieux bancaires suisses, il est notoire que les contrats publics s'accompagnent, en Arabie saoudite, de commissions destinées à enrichir personnellement les membres de la famille régnante. Quelques banques ont même demandé à des juristes d'étudier si ces pratiques pouvaient poser des problèmes pour l'accueil de ces fonds. Mais en Arabie saoudite, la question de la corruption est taboue – et semble destinée à le rester.

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